Europe
: l'offensive diplomatique de Tony Blair
Novembre
2005 - Julien Nessi
Alors
que l'Europe traverse une grave crise européenne
et fait face à nouveau aux défis du terrorisme,
la Grande-Bretagne assure la présidence tournante
de l'Union européenne jusqu'à la fin de l'année.
L'occasion de revenir sur la vision européenne de
Tony Blair et les enjeux de cette présidence britannique.
L'Europe
politique est aujourd'hui en panne. Sonnés par les
rejets français et hollandais du traité instituant
une Constitution européenne, les Vingt-Cinq se cherchent
un scénario de sortie de crise. C'est dans ce contexte
de panne politique, endeuillé par les attentats dramatiques
de Londres, que Tony Blair a pris la présidence tournante
de l'Union européenne le 1er juillet dernier. Une
présidence que le premier ministre britannique a
placé sous le signe de la réforme et de la
modernisation de l'Europe.
Une
vision pragmatique de l'Europe
Dans un discours engagé, prononcé le 23 juin
2005 devant le Parlement européen, Tony Blair a tracé
les lignes d'action que son pays entend donner à
l'Europe pendant sa présidence pour sortir de la
crise actuelle. Réaffirmant son engagement pro-européen,
il a clairement formulé sa vision de l'Europe, celle
d'une Europe en phase avec les réalités de
la mondialisation. " Il est temps de revenir sur
terre, de se réveiller (
) Nous vivons à
une époque de réformes et de mutations profondes.
Regardez nos enfants, les technologies qu'ils utilisent
et le marché du travail qui les attend. Le monde
est devenu méconnaissable, comparé au temps
de nos études, il y a 20 ou 30 ans ", s'est-il
exclamé pour mieux faire comprendre la nécessité
du changement et de la réforme."
"Dans ce discours, il a exprimé une vision pragmatique
de l'Europe. Pour Tony Blair, il y a urgence à moderniser
l'Europe et à l'adapter aux défis de la mondialisation.
Il aimerait appliquer à l'Europe les recettes libérales
qui ont fait les succès économiques de la
Grande-Bretagne : une croissance fondée sur l'investissement,
un marché de l'emploi flexible et dynamique, une
culture du travail, un refus du protectionnisme et une ouverture
au monde. Il s'est fait l'apôtre d'une politique sociale
moderne à la britannique ", explique John
Henley, le correspondant à Paris du quotidien anglais
The Guardian.
Symbole
de la troisième voie en Europe, adepte du libéralisme
et d'une économie de marché à visage
humain, Tony Blair entend proposer à l'Europe un
autre modèle que celui défendu par la France
et l'Allemagne. Sa priorité est de moderniser le
modèle social européen, de l'adapter aux réalités
du monde d'aujourd'hui. Pour Dominique Moïsi, conseiller
spécial à l'Institut français des relations
internationales (IFRI), " cet homme dit de gauche
a une vision très libérale de l'économie,
il croit aux forces du marché, à la flexibilité,
aux règles du libéralisme. Cependant, il est
aujourd'hui à la tête de l'Europe l'homme politique
le plus dynamique, le premier ministre le plus charismatique
en raison des succès économiques obtenus dans
son pays ". Pour autant, sa marge de manuvre
est étroite, en raison des divergences avec la France
sur le budget de la PAC et de l'opposition habituelle de
ses concitoyens britanniques à l'Europe.
Moderniser
l'Europe, une priorité
L'adoption
d'un budget européen pour 2007-2013 constitue notamment
l'un des grands enjeux de cette présidence britannique.
En juin, Tony Blair s'était opposé à
un projet de compromis financier au sommet européen
de Bruxelles, refusant de revenir sur le "rabais"
dont bénéficie son pays sans un réexamen
parallèle de la politique agricole commune (PAC)
que la France défend farouchement. Londres souhaiterait
orienter davantage les dépenses vers la recherche
et l'innovation plutôt que vers l'agriculture, moins
pourvoyeuse d'emplois en Europe. Londres peut compter sur
le soutien des pays scandinaves et de certains nouveaux
Etats membres. Mais la France, opposée à toute
renégociation de l'accord de 2002 sur la PAC et à
toute réduction des dépenses agricoles avant
2013, compliquera la tâche.
Deuxième grand chantier de cette présidence
britannique : la modernisation du modèle social européen.
Il n'a pas hésité à glisser cette petite
phrase à destination de ses détracteurs lors
de son discours du 23 juin : " Je crois en l'Europe
comme projet politique. Je crois en sa dimension sociale,
forte et humaine. Jamais je n'accepterais qu'elle ne soit
qu'une économie de marché ". Pourtant,
sa présidence souhaite avancer sur ce dossier de
la réforme du modèle social européen.
Le thème de la " meilleure réglementation
" figure parmi ses priorités. Objectif : proposer
des initiatives pour réduire les lourdeurs administratives
et améliorer la compétitivité des entreprises
européennes. Sur la directive " temps de travail
", Londres souhaitent préserver la clause d'
" opt-out ", qui permet aux travailleurs britanniques
de travailler au delà du seuil des 48 heures par
semaine alors que de nombreux Etats membres souhaitent voir
disparaître cette clause. Un projet de directive sur
les services est également à l'ordre du jour.
La Grande-Bretagne est opposée à Paris et
Berlin qui estiment que ce texte ouvre la porte à
des pratiques de dumping social.
Sur le papier, la présidence britannique entend avancer
dans d'autres domaines : la lutte contre le terrorisme,
le crime organisé, l'immigration clandestine, la
lutte contre le réchauffement climatique, la Politique
européenne de Sécurité et de Défense
(PESC) ou encore l'aide à l'Afrique
Cependant,
les attentats terroristes de Londres ont bousculé
les priorités de cette présidence. Du coup,
Tony Blair concentre ses efforts sur la lutte contre le
terrorisme islamiste et a annoncé de nombreuses mesures
au cours de l'été. En fait, la priorité
est aujourd'hui de relancer la machine européenne
après les non français et néerlandais
et l'attaque d'Al-Qaïda à Londres. "
Il faut redonner du sens à l'Europe et recréer
une dynamique positive. Le premier test très difficile
de la présidence britannique sera l'ouverture des
négociations avec la Turquie, prévu en octobre
prochain ", prévient Dominique Moïsi.
Pour l'instant, aucune initiative importante n'a encore
été prise par la présidence britannique.
" C'est bien connu que les présidences des
grands pays membres accomplissent souvent moins de choses
que celles des petits pays qui se contentent de mesures
plus modestes. Les grands pays affichent de grandes ambitions
au début de leur présidence et font beaucoup
de bruits
L'Union européenne, par sa nature,
est aussi très difficile à bouger
",
met en garde John Henley
Julien
Nessi
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A
lire :
"Royaume-Uni, les années Blair", François-Charles
Mougel, Les Etudes de la Documentation française,
n°5221, octobre 2005