Kaliningrad
: une petite Russie au sein de lUE
Damien
Derouet
- Newropeans
Magazine
Isolée
de la Russie depuis 1991, la région russe de Kaliningrad
se retrouve enclavée au sein de lUE avec ladhésion
de la Pologne et de la Lituanie. Devant faire face à
de nombreux problèmes, elle est lobjet dune
attention particulière de lUE. Mais la Russie
et lUE, dont les relations restent tendues dans le
contexte de lélargissement, peinent à
définir une stratégie claire pour la région.
Lactuelle
région de Kaliningrad a été créée
en 1946, quand la partie nord de la Prusse orientale, sous
souveraineté allemande, fut cédée à
lURSS. La région est dès lors totalement
soviétisée, et les habitants expulsés.
En 1950, une population russe sest totalement substituée
à la population allemande dorigine. Un important
rôle stratégique est assigné au territoire,
qui accueille en 1956 le quartier général
de la flotte de la Baltique. La région devient alors
une véritable enclave, totalement dépendante
de Moscou, fermée aux étrangers mais aussi
à la plupart des soviétiques jusquà
la dissolution de lURSS. Ce territoire de 15 000 km²
compte aujourdhui 1 million dhabitants. Les
Russes sont prédominants (80 % de la population)
mais ils cohabitent avec dimportantes minorités
biélorusse (8%), ukrainienne (7,5%) et lituanienne
(2%).
La
région de Kaliningrad fait aujourdhui face
à un double processus denclavement progressif,
au sein de lUE mais aussi de lOTAN. Le rôle
stratégique de loblast sest fortement
amoindri depuis la fin de la guerre froide et malgré
sa démilitarisation presque complète, certains
membres des autorités centrales continuent de percevoir
la région comme la manifestation de léternelle
rivalité Est/Ouest, ce qui explique en partie les
atermoiements du pouvoir russe pour définir une politique
cohérente vis-à-vis de lenclave.
La
situation économique de loblast sest
fortement détériorée depuis la dissolution
de lURSS. Les conditions de vie des Kaliningradois
sont précaires : le PNB par habitant, inférieur
de 30 % à la moyenne russe, représente la
moitié du PNB/habitant des pays baltes, le tiers
de celui de la Pologne, et le sixième de la moyenne
communautaire. Cette asymétrie économique
favorise les trafics transfrontaliers et la contrebande
(cigarettes, voitures volées
), tandis que
la faiblesse des institutions et la corruption omniprésente
permettent à ces activités illégales
de prospérer. Selon la Commission européenne,
près de la moitié du PIB de la région
proviendrait de cette économie souterraine. Le taux
de chômage peut atteindre 80 % dans certaines municipalités,
les maladies liées à la précarité
de la situation sociale sont en hausse et la situation écologique
demeure préoccupante.
La
région possède pourtant des secteurs dynamiques
tels lindustrie du bois et du papier, de la pêche,
lexploitation de lambre et du pétrole
off shore. Léconomie de loblast reste
cependant fortement dépendante de lextérieur,
notamment des importations en matière première
et en énergie, et le regain dactivités
dépendant de marchés extérieurs à
la région. Léconomie, très sensible
aux variations du taux de change a été touchée
de plein fouet par la crise financière et monétaire
russe de 1998 tandis que le transit des marchandises via
les territoires lituaniens et biélorusses augmente
considérablement les prix pratiqués dans lenclave.
Plutôt
que de sisoler à nouveau, la région
de Kaliningrad sest efforcée de trouver des
solutions douverture et de coopération économique
avec ses voisins. Loblast peut profiter de sa situation
pour devenir une tête de pont économique vers
lUE. Mais les autorités centrales nappuient
pas fermement les initiatives dintégration
locale, ne souhaitant pas favoriser des velléités
sécessionnistes, dont pourraient sinspirer
dautres régions russes. Moscou a aussi échoué
dans sa tentative de dévolution dun statut
spécial à lenclave. La mise en place
dune zone économique spéciale (ZES)
en 1993, pour attirer les investissements occidentaux, a
provoqué une grave crise, due aux contradictions
entre celle-ci et la législation fédérale
russe comme à labsence de mesures daccompagnement
pour les entreprises. La frilosité de Moscou à
attribuer de plus larges compétences à la
région afin de permettre son intégration économique
locale a été perçue comme un abandon
par les Kaliningradois et sest traduite par lémergence
dun discours nationaliste et pro-occidental, que Moscou
redoutait tant.
Les
discussions entre lUE et la Russie se sont focalisées
ces dernières années sur la question des visas.
La Pologne et la Lituanie sont désormais chargées
de contrôler les frontières de lespace
Schengen et doivent donc introduire un régime de
visas. Cette décision mettra fin au privilège
accordé aux résidents de lenclave, qui
jusquà présent, peuvent franchir les
frontières sans formalité particulière.
Un contrôle renforcé aux frontières
limiterait léconomie informelle mais le prix
prohibitif de délivrance dun visa risque disoler
davantage la région, alors que lintégration
de sa population est un gage de stabilité pour lensemble
de la zone. Une solution transitoire a été
trouvée en novembre 2002 : les Russes pourront transiter
entre lenclave et la métropole grâce
à un document de transit simplifié délivré
par les autorités lituaniennes jusquà
la fin 2004.
Les
Etats membres souhaitent éviter que ce "point
noir" ne puisse "gangrener" lensemble
de la région, et souhaitent donc favoriser la convergence
des économies régionales. La région,
qui na pas vocation à adhérer à
lUE, ne perçoit pas daides de pré-accession
et la faiblesse de lassistance européenne ne
peut que renforcer lisolement de la région.
Lunion a pris conscience de son manque dimplication,
et souhaite associer Kaliningrad à différents
encadrements institutionnels. LUE, les Etats voisins
de Kaliningrad et la Russie ont fait de la « dimension
septentrionale » la clé de voûte de leur
stratégie vis-à-vis de lenclave. Initiée
par la Finlande qui jugeait que lUE nintervenait
pas assez dans cette région, son objectif est daccroître
les relations entre lUE, particulièrement la
zone Baltique et le nord ouest de la Russie.
Par
ailleurs, la région est devenue une région
à part dans le cadre du programme communautaire TACIS
(aide aux pays de lex URSS), elle est aussi associée
aux programmes PHARE (coopération avec les pays dEurope
centrale et orientale) et à linitiative INTERREG
(initiative communautaire du FEDER pour la coopération
entre régions transfrontalières) théoriquement
réservée aux Etats membres ou candidats. Néanmoins,
de nombreux efforts restent à faire, car les acteurs
locaux jugent le contenu de TACIS trop timoré, et
fustigent la lenteur de mise en place des projets ainsi
que le manque de coordination dans lapplication de
ces différents programmes.
LUE
doit reconnaître que la région de Kaliningrad
ne peut bénéficier exactement du même
traitement que les Etats candidats à laccession,
pour ne pas créer de précédent quant
au traitement accordé à un Etat tiers, mais
des mécanismes compensatoires doivent être
mis en place pour que la région ne soit pas défavorisée
davantage. La constitution dune zone économique
unique entre lUE et la Russie pourrait être
initiée à Kaliningrad, la région devenant
ainsi une région pilote pour les relations UE /Russie.
Mais lunion ne peut déterminer la destinée
de loblast et attend une réelle volonté
politique de Moscou, qui devra autonomiser davantage la
région, pour que la position de lenclave puisse
enfin offrir des opportunités de développement.
La
question de Kaliningrad, qui nest pas réglée,
sajoute à dautres contentieux qui ternissent
les relations entre lUE et la Russie (tarifs douaniers,
situation des minorités russophones etc..). Moscou
estime que ladhésion des Etats baltes entraînera
un manque à gagner pour la Russie, malgré
lextension aux dix nouveaux Etats membres de laccord
de partenariat et de coopération liant la Russie
à lUE depuis 1997. Le règlement du problème
de lenclave sinscrit dans une stratégie
plus globale de revalorisation des relations entre lUE
et la Russie ardemment souhaitée par Bruxelles. Cette
dernière juge en effet que les efforts de coopération
entrepris jusquà aujourdhui entre les
deux parties nont pas été concluants.
Mais cette volonté de rapprochement sannonce
difficile, les nouveaux Etats membres ayant émis
de nombreuses réserves.
Damien
Derouet
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