Sahara
Occidental : les enjeux du conflit
Mars
2004
- Catherine Graciet
A
lire également : Entretien
de Khadija Mohsen Finan, responsable des études
Monde Arabe à l'Institut français des relations
internationales (Ifri)
Le
conflit du Sahara Occidental dure depuis bientôt trente
ans. Il a débuté au milieu des années
70, dans un contexte de Guerre Froide. Aujourd'hui, dans
un monde post 11 septembre, sa teneur n'est plus la même.
Quels sont donc les nouveaux enjeux de ce conflit ? Quels
sont les objectifs politiques, géostratégiques
et géoéconomiques des pays qui y sont impliqués
directement et indirectement ?
Le
Sahara Occidental est un territoire de 267 000 km2. Depuis
presque trente ans, le futur de cette ancienne colonie espagnole
oppose le Maroc, qui l'occupe, au Front Polisario qui a
trouvé refuge en Algérie et réclame
l'indépendance. Un cessez-le-feu a été
signé entre les deux parties sous l'égide
de l'ONU en 1991 et un référendum d'autodétermination
est prévu mais sans cesse reporté depuis une
dizaine d'années. Si le Maroc et l'Algérie
sont les deux pays directement impliqués dans le
conflit, d'autres Etats y jouent un rôle indirect
: les Etats-Unis, la France et l'Espagne.
Le
Maroc
La
position du Maroc sur le dossier du Sahara Occidental est
sans ambiguïté : le Sahara est Marocain et le
restera. Le Royaume a en grande partie bâti son identité
sur l'intégrité de son territoire, notamment
en ce qui concerne les "provinces du Sud". Entre
1953 et 1974, le Sahara Occidental, sous domination espagnole,
représentait déjà un enjeu de lutte
de libération menée par le Maroc pour le parachèvement
de son territoire. Alors qu'aujourd'hui le Royaume est en
proie à une montée inquiétante de l'islamisme
et à des problèmes économiques, la
marocanité du Sahara Occidental continue d'être
une composante clé de l'identité du pays et
le fédère sur ce point du moins. Un seul exemple
: les dirigeants de onze partis politiques ont unanimement
exprimé le 13 mars 2004 " leur rejet de toutes
les manuvres des ennemis de l'unité territoriale
qui persistent dans leurs vaines tentatives visant à
porter atteinte à l'intégrité territoriale
du Royaume " (Agence officielle marocaine MAP,
9 mars 2004).
La
cause sacrée de cette intégrité territoriale
et de la récupération du Sahara hypothèque
depuis trop longtemps et avec trop de passion la politique
et la diplomatie marocaine pour que le pays prenne le risque
de s'engager dans un référendum d'autodétermination
sans être sûr de l'emporter haut la main. Pas
plus tard que fin janvier 2004, le ministre des Affaires
étrangères marocain, Mohamed Benaissa, n'hésitait
pas à déclarer au sujet du Sahara Occidental
dans une interview au quotidien émirati Akhbar
al Arab qu'il existe des " lignes rouges qui
ne peuvent être franchies par le Maroc, dont la principale
est l'impératif de la souveraineté et de l'intégrité
territoriale du Royaume. En aucun cas, nous ne pouvons transiger
ou négocier sur cette question ".
Dans un tel contexte, l'opinion marocaine, conditionnée
par un quart de siècle d'un discours mettant l'accent
sur la fibre patriotique plus que sur les enjeux internationaux
du dossier et par l'absence de débat sur le sujet
est aujourd'hui très difficile à faire évoluer.
Alors même que la communauté internationale,
par la voix du secrétaire général de
l'ONU, Kofi Annan, demande des engagements concrets et positifs
de la part du Maroc sur le dossier.
D'un point de vue strictement géopolitique, le Maroc
ne peut non plus accepter la création d'un Etat Sahraoui
indépendant. Outre le fait de l'amputer d'une partie
non négligeable de son territoire, le Royaume ne
veut sous aucun prétexte voir émerger un nouvel
Etat africain à ses propres frontières qui
lui serait hostile puisque acquis au rival algérien
qui soutient le Front Polisario depuis sa création.
Enfin, l'émergence d'un tel Etat indépendant
priverait le Maroc des ressources naturelles d'un Sahara
Occidental riche en phosphates, en ressources halieutiques
et peut-être en pétrole.
L'Algérie
La
position de l'Algérie est immuable depuis les années
80 : en arguant du droit inaliénable des peuples
à l'autodétermination, elle soutient ouvertement
le Front Polisario et ses thèses séparatistes.
L'Algérie "héberge" en outre environ
165 000 réfugiés sahraouis dans sa région
désertique de Tindouf.
Certes, les principes d'autodétermination et de liberté
des peuples sont chers aux Algériens compte tenu
de leur histoire. Mais cet argument avancé par Alger
masque des ambitions et des enjeux géoéconomiques.
L'économie algérienne repose sur les richesses
de son sous-sol. Ses réserves en pétrole sont
estimées à 9 milliards de tonnes, soit 1 %
des réserves mondiales, et le pays possède
environ 5 milliards de tonnes de gaz naturel. On y trouve
aussi des gisements de fer, d'or, d'uranium et de zinc.
L'Algérie tire même 95 % de ses recettes en
devises de la vente d'hydrocarbures (CIA World Fact Book),
faisant de ce secteur la clé de voûte de son
économie. Et, pour les exporter, notamment vers l'Amérique,
le pays ne dispose que d'un accès à la mer
Méditerranée.
Dans un dossier consacré au Sahara Occidental en
2000 (qui lui a valu d'être interdit de publication
car il comprenait une interview du leader du Front Polisario,
Mohamed Abdelaziz), l'hebdomadaire marocain Le Journal
(aujourd'hui Le Journal Hebdo) avançait la
thèse suivante : l'Algérie est obligée
de penser à l'après-pétrole (dans moins
de 50 ans) car, sans or noir, son économie serait
chancelante. Le pays pourrait être alors sauvé
par le sous-sol du Sahara algérien qui recèle
des richesses importantes en fer et en gaz. Si ces ressources
sont d'exploitation facile sur place et peu coûteuse,
elles sont par contre enclavées et éloignées
des ports algériens de la Méditerranée.
Miser sur un Etat Sahraoui indépendant, arraché
au territoire marocain et qui resterait acquis à
Alger, lui permettrait un accès facile aux ports
de l'Atlantique, simplifiant et abaissant considérablement
le coût de ces exportations.
Par ailleurs, le Sahara Occidental a toujours été
- et reste - un enjeu de politique intérieure, instrumentalisé
par les composantes du pouvoir. Ainsi, au début de
son mandat présidentiel (en 1999) et après
une élection controversée, Abdelaziz Bouteflika
se prononçait en faveur de "l'autodétermination
et l'indépendance totale du peuple Sahraoui".
Selon un article de Khadija Mohsen-Finan, responsable des
études Monde Arabe à l'Institut Français
des relations internationales (Ifri) paru en 1999 dans la
revue Politique Africaine N°76, " en paraissant
renouer avec les choix diplomatiques du président
Boumediène en matière de gestion du conflit
saharien, le chef de l'Etat Algérien tentait d'adopter
une politique populiste, afin d'éveiller un nationalisme
susceptible de transcender les différents clivages,
les haines et les tensions engendrées par sept années
de guerre civile. Cela lui donnait l'occasion de compenser
son absence de base politique ". Autre hypothèse,
toujours avancée par Khadija Mohsen-Finan, le président
Bouteflika aurait aussi utilisé ce dossier pour asseoir
sa légitimité face à l'institution
militaire sans pour autant s'engager dans une confrontation
directe avec ceux qui l'ont fait roi.
Les
Etats-Unis
Jusqu'au 11 septembre, le Maghreb et plus encore le Sahara
Occidental, ne faisaient pas partie des priorités
des Etats-Unis, très impliqués au Moyen-Orient
et dans le Golfe. Depuis, même si le Sahara Occidental
demeure un dossier mineur pour Washington, le Maghreb revêt
un intérêt nouveau aux yeux de l'administration
Bush. En témoignent les visites de Marc Grossman,
sous secrétaire d'Etat aux Affaires Politiques en
novembre 2002, de William Burns, Secrétaire d'Etat
adjoint pour les affaires du Proche-Orient en octobre 2003
et de Colin Powell en décembre 2003. Ce regain d'intérêt
s'inscrit naturellement dans le projet américain
de " Grand-Moyen Orient " qui vise à démocratiser
et à sécuriser une zone allant du " Maroc
au Pakistan ".
Dans cet objectif, les Etats-Unis se gardent bien de choisir
entre les deux pays directement impliqués dans la
crise du Sahara Occidental, le Maroc et l'Algérie,
pour ne pas alimenter les tensions déjà existantes.
Et distribuent consciencieusement les bons points d'un côté
comme de l'autre. Ainsi, les compagnies pétrolières
américaines sont très présentes en
Algérie, notamment dans le domaine de l'extraction
et, sur le plan sécuritaire, Alger s'est habilement
appuyé sur l'onde de choc du 11 septembre pour décrocher
des aides américaines dans la lutte contre son terrorisme
et renforcer sa coopération militaire avec Washington.
En sa qualité d'allié historique et politique
de Washington, le Maroc n'est pas en reste. Après
Bahrein et la Jordanie, il est le 3ème pays arabe
(et le premier Africain) à signer un accord de libre-échange
avec Washington (mars 2004). Par ailleurs, en octobre 2003,
les Etats-Unis ont annoncé le quadruplement de leur
aide non militaire (soit environ 40 millions de dollars)
au Royaume et ce dès 2004. Washington a donc toutes
les cartes en main pour "persuader" les parties
prenantes du conflit saharien de parvenir à un accord
viable et durable.
La
France
La France soutient ouvertement les positions marocaines
sur le dossier du Sahara Occidental. Cette attitude fait
partie d'une politique française qui veille à
ne rien imposer au Maroc. Même si de forts liens d'amitié
unissent Jacques Chirac au souverain Mohamed VI, les relations
économiques justifient davantage le soutien inconditionnel
de Paris à Rabat. Il faut savoir que la France est
le premier partenaire commercial du Maroc avec un volume
d'échange de 5,3 milliards d'euros et 20 % de parts
de marché (l'économie française absorbe,
elle, un tiers des exportations marocaines). De plus, environ
600 entreprises françaises, employant 70 000 personnes,
sont présentes au Maroc où résident
près de 40 000 Français (AP, 10 mars 2004).
Cette réalité économique pousse la
France à tout mettre en uvre pour préserver
ses intérêts économiques au Maroc et
sa place de premier partenaire du Royaume. D'autant qu'elle
doit faire face à une concurrence accrue de l'Espagne
et surtout des Etats-Unis qui bataillent dur pour inciter
les pays du Maghreb à se tourner vers Washington
plutôt que vers l'Union Européenne (UE). Par
exemple, alors que Rabat s'est engagé depuis mars
2000 dans un processus progressif de démantèlement
douanier avec l'UE, les Etats-Unis viennent de signer (en
mars 2004) un accord de libre-échange avec le Maroc.
Celui-ci fait partie d'un vaste projet américain
(le projet Eizenstat) qui vise à créer une
zone de libre-échange entre les trois principaux
pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) et les
Etats-Unis.
Les prises de positions françaises sur le Sahara
Occidental s'inscrivent également dans le jeu géopolitique
de la France au Maghreb. Alors que son influence y décroît
au profit des Etats-Unis et dans une moindre mesure de l'Espagne,
Paris veille à entretenir de bonnes relations avec
Alger et Rabat, de façon à préserver
la stabilité de la zone. Sans perdre de vue que le
temps est compté. Au moment où l'Europe s'élargit
à l'Est, qui peut en effet garantir que la politique
méditerranéenne d'une Europe à vingt-cinq
sera la même que celle de l'Europe des Quinze ? Quel
sera l'avenir et l'importance d'un bloc euro-méditerranéen
dans l'Europe de demain ?
L'Espagne
L'Espagne s'est toujours prononcée en faveur d'un
référendum d'autodétermination. Cette
attitude, renforcée par un partenariat stratégique
avec l'Algérie, provoque depuis longtemps l'irritation
de Rabat qui dénonce régulièrement
"l'attitude inamicale" de l'Espagne dans le règlement
du conflit du Sahara Occidental. Rabat considère
en effet que Madrid, avec la complicité d'Alger,
a une position "complaisante" vis-à-vis
des "rebelles" du Front Polisario (AP, 9 dec 2003).
L'alliance de l'Espagne avec les Etats-Unis lors de l'intervention
américaine en Irak lui confère une nouvelle
dimension politique au Maghreb au moment même où
les Etats-Unis y effectuent leur grand retour. Selon certains
observateurs, Washington pourrait bien lui "sous-traiter"
une partie de sa "gestion" maghrébine
En attendant, Madrid tente un rapprochement avec Rabat (en
visite au Maroc en décembre 2003, José Maria
Aznar déclarait " je suis un ami du Maroc,
je travaille honnêtement en ce sens ") et
observe une neutralité passive par rapport aux thèses
marocaines sur le Sahara Occidental. Tout en prenant soin
de damner le pion économique à la France.
Elle est déjà le deuxième partenaire
économique du Maroc, avec quelque 800 entreprises
espagnoles. Pour le premier semestre 2003, les échanges
commerciaux entre les deux pays ont atteint 1,41 milliard
d'euros alors qu'ils étaient de 2,47 milliards d'euros
pour tout 2002 (AFP, 10 dec 2003). À court terme,
Madrid devrait se caler sur les positions américaines
sur le Sahara Occidental tout en prenant soin de ne pas
afficher les mêmes positions que la France.
A
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de Khadija Mohsen Finan, responsable des études
Monde Arabe à l'Institut français des relations
internationales (Ifri)
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Chronologie
du conflit
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- 1884
: début de la colonisation espagnole
au Sahara Occidental.
- 1973
: Création du Front Polisario (Front
populaire pour la libération du Saguia el-Hamra
et du Rio de Oro) qui réclame l'indépendance.
- Novembre
1975 :
Le Maroc organise la Marche Verte au cours
de laquelle 350 000 Marocains envahissent pacifiquement
le territoire.
- 1976
:
Proclamation de la République arabe sahraouie
démocratique (RASD) qui sera progressivement
reconnue par 72 Etats, la plupart Africains.
- 1981
: Construction du Mur marocain qui isole
200 000 km2 de "Sahara utile" sur les
267 000 km2 du territoire.
- 1988
: Un
plan de paix de l'ONU est accepté par le
Maroc et le Front Polisario. Il prévoit la
proclamation d'un cessez-le-feu et l'organisation
d'un référendum d'autodétermination.
- 1991
: Entrée en vigueur du cessez-le-feu
sous la surveillance de la MINURSO (Mission des
Nations Unies pour le référendum au
Sahara occidental). Le référendum,
lui, n'a pas eu lieu et est sans cesse reporté.
- 1997
:
Nomination de l'ancien secrétaire d'Etat
Américain James Baker comme représentant
spécial de l'ONU.
- 2003
: James Baker propose un plan (surnommé
Plan Baker) qui prévoit l'octroi pendant
5 ans d'un statut de semi-autonomie à l'ancienne
colonie espagnole avant que les populations installées
au Sahara Occidental et les réfugiés
des camps algériens de Tindouf ne choisissent
par référendum l'indépendance,
le rattachement au Maroc ou le maintien en régime
semi-autonome. L'Algérie et le Front Polisario
ont accepté ce plan tandis que le Maroc l'a
rejeté.
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