L'héritage
d'Houphouët brouille Lomé et Ouagadougou
Mars
2004
- François Barrot
Dix
ans après sa mort, le spectre de l'ancien président
ivoirien trouble les relations entre le Togo et le Burkina
Faso. A quelques mois d'intervalle, les deux régimes
se sont mutuellement accusés de complot. Ainsi, peu
avant l'été, la presse togolaise bruissait
de rumeurs sur un supposé stage d'entraînement
d'opposants togolais au Burkina. Et voilà maintenant
que les autorités burkinabè dénoncent
l'implication du Togo dans un putsch qui aurait été
récemment déjoué. Au delà de
ces faits, avérés ou mythiques, se profile
en réalité l'affrontement de deux personnages,
Blaise Compaoré le président du Burkina Faso
et Gnassingbé Eyadéma, celui du Togo. Ils
sont tous deux fermement décidés à
prendre un rôle de leader régional laissé
vacant par la disparition du président Houphouët-Boigny.
On
croirait Charybde fustigeant Scylla, à entendre les
proches du gouvernement burkinabè décrier
la dictature togolaise ! En effet depuis quelques mois les
attaques verbales se succèdent dans l'entourage de
Blaise Compaoré, le président burkinabè,
à l'encontre de son voisin et néanmoins confrère
autocrate, Gnassingbé Eyadéma du Togo. Il
est de bon ton, parmi les sympathisants du pouvoir à
Ouagadougou, de critiquer la dictature voisine. N'entendait-on
pas il y a quelques mois dénoncer la modification
de la constitution togolaise entreprise pour assurer la
continuité du règne d'Eyadéma ? Venant
du Burkina, où le pouvoir s'emploie depuis plusieurs
années à faire admettre un même tour
de passe-passe constitutionnel, cette critique prête
à sourire.
Plus
récemment, depuis qu'on prétend avoir déjoué
un complot à Ouagadougou début octobre 2003,
les accusations ont pris une dimension plus offensive. Le
cerveau présumé de la trahison, un capitaine
détaché au ministère du commerce, aurait
eu des contacts hauts placés à Lomé
et Abidjan. En fait, ce n'est qu'un prêté pour
un rendu. D'abord pour ce qui est de la Côte d'Ivoire,
le Burkina, que tout désigne comme suppôt de
la rébellion qui secoue ce pays depuis un an, ne
pouvait guère évoquer une tentative de coup
d'Etat sans impliquer l'entourage du président Gbagbo
; c'est presque une question de crédibilité.
Quant à accuser Lomé, ce n'est qu'un juste
retour des choses, puisque les autorités togolaises
avaient reproché à Ouagadougou des faits similaires
peu de temps auparavant. Ainsi selon la presse de Lomé,
relayant ici les accusations des autorités togolaises,
des partisans de Gilchrist Olympio, l'opposant le plus sérieux
au régime du général Eyadéma,
auraient été entraînés dans le
village Mogtédo, à une soixantaine de kilomètres
à l'est de Ouagadougou.
Faux
complots et vraie rivalité
Ces
accusations ne semblent pas très sérieuses
; on ne voit guère une poignée de combattants
togolais, partis du Burkina Faso, renverser l'appareil militaire
de leur pays et investir la capitale située à
mille kilomètres de Ouagadougou. Pas plus qu'on imagine
d'ailleurs les quelques soldats burkinabè aigris,
présentés comme des comploteurs, en découdre
avec la puissante armée de Blaise Compaoré.
Par contre elles sont révélatrices d'un affrontement
plus profond, celui de deux dirigeants, Gnassingbé
Eyadéma et Blaise Compaoré, aspirant à
l'héritage spirituel régional du président
Houphouët-Boigny, disparu voilà dix ans. La
place particulère du dirigeant ivoirien prenait ses
racines dans l'histoire coloniale.
Au début
était un monde bi-polaire, dans lequel le bloc occidental
avait confié ses intérêts en Afrique
francophone à la France. France qui avait elle même
sous-traité, en quelque sorte, l'Afrique de l'Ouest
à un de ses grands serviteurs, l'ancien député
et ministre français Houphouët-Boigny, devenu
président de Côte d'Ivoire à l'indépendance.
Et le Vieux, comme on aimait à l'appeler, régna
en superintendant de Paris sur la sous-région. On
a vu à l'époque sa main dans bien des changements
de pouvoir, et pas nécessairement les plus pacifiques.
Les capitales, Paris compris, prenaient les conseils de
cet homme-pivot, pour toutes les décisions importantes
de Niamey à Bamako et de Cotonou à Ouagadougou.
Les chefs d'Etats africains aimaient à s'en prévaloir,
et tous, ou presque, le considéraient comme leur
" père ". Il régnait sur une belle
famille de despotes, maintenus à tout prix au nom
des intérêts supérieurs du bloc occidental
face au péril soviétique. Sa méthode
mêlait liens d'allégeance et liens affectifs,
voir matrimoniaux, avec les autres dirigeants de la sous-région.
Sa disparition,
voilà dix ans, en décembre 1993, fit de nombreux
" orphelins " parmi les dirigeants du continent.
Mais comme souvent dans les familles plus conventionnelles,
il arrive que les fils se disputent la place et les prérogatives
du père.
Parmi
ces fils, fidèles soldats de cette guerre froide
en terrain tropical, le général Eyadéma
a le prestige de la longévité. Poussé
à la tête du Togo début 1967 par Paris,
il ne devait plus lâcher le pouvoir depuis, se parant
tour à tour des attributs du dictateur militaire
ou du candidat d'un quasi parti unique. Malgré sa
réputation sanguinaire, il jouit de par sa longévité,
sur un continent où la présence vaut légitimité,
d'une certaine audience régionale, à défaut
de charisme.
Autre
postulant à la place du père, le jeune Blaise
Compaoré, arrivé au pouvoir par l'assassinat
lui aussi, mais vingt ans plus tard en 1987. Et c'est justement
parce qu'il avait été remarqué par
le Vieux, qui lui a donné pour femme une de ses filleules,
et qui aurait financé son coup d'Etat, qu'il se verrait
bien lui aussi en leader de la sous-région.
Les
deux hommes furent des pierres angulaires du dispositif
pro-occidental animé par Houphouët-Boigny. Blaise
Compaoré a ainsi été hissé à
sa place pour éliminer le marxiste Sankara qui présida
aux destinés du Burkina Faso pendant 4 ans. Tandis
qu'Eyadéma verrouillait toute jonction entre le Bénin
marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou
et le Ghana socialiste de Jerry Rawlings.
Omar
Bongo, le président du Gabon depuis 1965, aurait
pu être un prétendant des plus crédibles
pour succéder à Houphouët. Mais la situation
de son pays, un quasi émirat pétrolier, dépeuplé
et excentré dans l'Afrique de l'Ouest, l'écarte
de facto de cette course informelle. Il n'en voue pas moins
pour autant une solide inimitié aux deux autres.
Et comme eux, il multiplie les initiatives destinées
à se donner une carrure internationale.
Dans
ce domaine, les deux rivaux burkinabè et togolais
n'ont pas les mêmes méthodes. Le général
Eyadéma affectionne le rôle du vieux sage africain.
Ainsi il ne manque pas, depuis quelques années, de
proposer, sinon imposer, ses services comme médiateur
dans nombre de conflits qui secouent le continent. Mais
sa technique qui mêle palabres, cérémonies
et festivités, n'a guère donné de résultats
à ce jour. Sa seule action notable en la matière
est d'avoir fait danser les négociateurs des différentes
parties ivoiriennes venues vainement négocier à
Lomé à l'automne 2002. Sur le plan international,
le général togolais ne jouit pas d'une image
reluisante, il reste brouillé avec les organisations
des droits de l'homme, et malgré l'amitié
indéfectible des différents pouvoirs français,
il reste privé d'aide internationale et notamment
d'aide européenne depuis près de dix ans.
Blaise
Compaoré, le burkinabè, a un style radicalement
différent. Sa place sur la scène régionale,
il s'est employé à la conquérir en
prenant une part active aux évènements militaro-politiques
de ses dernières années. Ainsi a-t-il participé
aux guerres sales qu'ont été les conflits
libérien, sierra leonais et plus récemment
ivoirien. Ses troupes ont été impliquées
de façon occulte, moyennant rétribution, dans
les causes les plus discutables. Il s'est ainsi taillé
une stature internationale indiscutable, mais paradoxalement
embarrassante ; il n'est pas de putsch, ou de tentative
de putsch, où l'on ne voit, à tort ou à
raison, sa main, exactement comme Houphouët en son
temps !
Un
fauteuil pour deux
Quoi
de plus normal que ces deux là tentent de se brûler
la politesse pour devenir le nouveau " Parrain "
de la région. D'une part, ils sont là pour
longtemps l'un et l'autre. Eyadéma s'est récemment
taillé une constitution sur mesure qui devrait lui
permettre d'être tranquillement réélu
ad aeternam, comme il vient de l'être en juin 2003,
tandis qu'il détient toutes les clefs du pouvoir
au Togo (cf "Eyadéma, nouveau président
togolais, depuis 37 ans
" Cyberscopie juillet
2003). Compaoré de son côté, a entrepris
d'en faire autant au Burkina, et même si les Burkinabè
semblent devoir lui donner un peu plus de fil à retordre,
il y a fort à parier qu'il parvienne à ses
fins. D'autre part, s'il doit y avoir un héritage
Houphouët sur la scène internationale, ce n'est
pas dans son pays que l'on doit chercher son successeur.
En effet, son remplacement dans le paysage politique ivoirien
à lui seul est un tel imbroglio, qu'il explique pour
une large part la crise actuelle. Les différents
prétendants à la succession d'Houphouët
à la tête de la Côte d'Ivoire sont trop
accaparés par ce seul combat pour s'occuper de la
dimension internationale que revêtait naguère
la fonction.
Ainsi,
c'est bien entre Eyadéma et Compaoré que se
joue la partie, avec Paris, et ses nombreux intervenants
dans les dossiers africains, pour arbitre suprême.
Et les deux chefs d'Etat ont, là aussi, un style
propre pour séduire la France. Eyadéma est
l'homme des réseaux. Il a su cultiver, sonnant trébuchant,
ses amitiés, et est connu pour verser en liquide
une dîme régulière à nombre de
partis et lobbies hexagonaux. De fait, quand il est en délicatesse
avec les organisations des droits de l'homme ou les instances
européennes, on se presse, tous azimuts parisiens
confondus, pour lui prêter main forte ; de Michel
Rocard à Charles Pasqua, de Jean Christophe Mitterrand
à Jacques Chirac, en passant même par Régis
Debray, ses soutiens sont aussi variés que fidèles.
Toutefois, tandis que les partenaires internationaux de
la France, et notamment ceux de l'Europe, ont acquis compétence
et droit au chapitre sur le fonctionnement des aides européennes
à l'Afrique, ces amitiés franco-françaises
ne suffisent plus à la respectabilité du régime
violent du général Eyadéma. Ainsi,
depuis une décennie, le Togo est au ban des nations,
marginalisé auprès des bailleurs de fonds,
et seule la France a reconnu les scrutins qui ont successivement
reconduit l'indéboulonnable général
dans ses fonctions. Peut être la multimédiatisation
des relations internationales, que prône Paris dans
d'autres cas, sera fatale aux ambitions régionales
du général Eyadéma.
Blaise
Compaoré ne jouit pas d'une assise aussi ancienne
dans la classe politique française. Par contre il
est bien vu au sein des organes officiels parisiens. Si
son voisin et concurrent togolais ne perçoit plus
d'aide depuis belle lurette, il n'en est rien pour le Burkina,
qui malgré des accusations plus que précises
de semeur de troubles, rafle tout ce qui peut l'être
auprès des bailleurs de fonds publics et privés
occidentaux, arabes ou asiatiques. Ainsi, Ouagadougou qui
a frôlé les sanctions internationales pour
ses actions subversives dans la sous-région, réussi
à cultiver l'image d'un pays vaillant face à
l'adversité d'une nature ingrate. Le tableau suffit
à Bruxelles qui dépense sans compter, et plait
aux médias européens qui choient ce "
bon client " en multipliant les reportages et les articles
sur les nombreuses initiatives de façade de ce petit
pays.
A
l'aise, Compaoré
A Paris,
on mise beaucoup sur Blaise Compaoré. On a ainsi
passé l'éponge sans autre forme de procès
sur l'implication manifeste de Ouagadougou dans la rébellion
ivoirienne . Et preuve, s'il en est, de sa grande liberté
de manuvre avec Paris, Blaise Compaoré a obtenu,
l'été dernier, le remplacement de l'ambassadeur
de France qui n'avait plus grâce à ses yeux.
Mais,
malgré cet adoubement manifeste de Paris, qui ne
ménage pas ses efforts pour sauver la mise de Blaise
Compaoré ou lui être agréable, le parcours
pour devenir un leader régional reste semé
d'embûches.
D'abord
il y a les solides inimités que s'est attiré
le président burkinabè dans la sous-région.
Les pays anglophones, au premier rang desquels se trouve
le géant nigérian, lui reprochent ses aventures
libérienne et sierra leonaise. Dans ces conflits,
Blaise Compaoré, qui appuyait Charles Taylor, l'homme
clef de la France contre l'hégémonie anglophone,
s'est trouvé combattre contre les troupes nigérianes
engagées dans l'Ecomog, une force interafricaine
sensée rétablir la paix au Libéria
et en Sierra Léone. Et ça, on est pas près
de le lui pardonner à Abuja
Si l'on ajoute à cela l'hostilité tenace que
lui vouent ses voisins togolais et ivoirien, sa légitimité
régionale apparaît problématique.
Un autre
écueil pourrait contrarier les ambitions internationales
de Blaise Compaoré, c'est son déficit de charisme.
Personnalité terne, il souffre d'une carence d'image
dans son propre pays qui ne peut que le desservir à
une échelle plus large, sur un continent où
la personnalité du chef fait beaucoup pour sa légitimité
et sa considération. Qui respecterait un " Parrain
" timide et réservé, qu'on dit hésitant
?
Enfin
on peut s'interroger quant à l'existence même
de ce rôle de superintendant des intérêts
régionaux de la France, sur lequel louchent ces dirigeants
africains. La place n'a-t-elle pas tout simplement disparu
avec son titulaire ? En effet, tandis que le poids stratégique
de l'Afrique se disqualifiait avec la fin de la guerre froide,
l'ancien colonisateur a perdu une bonne part de l'hégémonie
que lui concédaient naguère ses partenaires
occidentaux sur son " pré carré ".
Et sur le plan économique, il lui faut désormais
rivaliser avec les multiples décisionnaires qui gèrent
l'aide aux pays africains. Eyadéma, Compaoré
et leurs partenaires français ne courraient-ils pas
après un phantasme révolu de la grandeur africaine
de la France ?
François
Barrot
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