Les
ratés de la guerre américaine contre le terrorisme
Décembre
2003
- Eric Maurice
Plus
de deux ans après les attentats du 11 septembre,
les Etats-Unis sont mobilisés en Afghanistan et maintenant
en Irak. Ce qui les affaiblit dans leur lutte contre Al-Qaïda
et Oussama Ben Laden. Définie comme le nouveau cur
de la politique étrangère des Etats-Unis dans
les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001, la "
guerre contre le terrorisme " semble aujourd'hui avoir
atteint ses limites. Etat des lieux et bilan de la politique
étrangère américaine de l'administration
Bush.
Deux
ans après les attentats contre New York et Washington,
Oussama Ben Laden demeure introuvable et les actions terroristes
perpétrées par des cellules régionales
affiliées à Al Qaida se multiplient. Certes,
de nombreux chefs de la nébuleuse terroriste ont
été arrêtés et les réseaux
de financement du terrorisme islamiste perturbés.
Mais dans sa lutte contre Al Qaida, l'administration a commis
une erreur de méthode et une faute stratégique.
Le
terme même de " guerre contre le terrorisme "
indique que Washington s'est engagé dans une lutte
assez générale alors que l'absence d'ennemi
défini par un territoire, des structures politiques
et militaires ouvertes et des objectifs politiques ou territoriaux
clairs impose une stratégie précise. Or, face
à un problème qui nécessite souplesse
et secret, les Etats-Unis ont oscillé depuis le début
entre une réponse principalement militaire et une
action plus politique et policière. C'est à
dire qu'ils se sont concentrés sur des Etats, un
type d'adversaire classique, avec des moyens trop conventionnels.
La
première phase de cette lutte antiterroriste a été
la guerre contre l'Afghanistan à l'automne 2001,
une guerre de légitime défense puisque le
régime des taliban abritait les camps d'entraînement
et les principaux chefs d'Al Qaida. Priver l'organisation
terroriste de son sanctuaire était nécessaire
pour désorganiser sa hiérarchie, perturber
la formation de ses recrues et l'obliger à plus se
préoccuper de sa survie que de l'organisation de
nouveaux attentats. Mais dans le même temps, la chute
des taliban et l'occupation d'une partie du pays par les
troupes de l'OTAN ont provoqué la dispersion d'Al
Qaida à l'étranger, principalement dans la
zone tribale du Pakistan qui échappe à tout
contrôle.
Dès
lors, il est devenu plus difficile pour les services secrets
américains et occidentaux, qui disposent de peu d'hommes
capables d'infiltrer la population ou les cellules terroristes,
d'avoir une connaissance précise des mouvements,
des activités et des projets de la nébuleuse.
A cet égard, l'arrestation de responsables d'Al Qaida
comme Khaled Cheikh Mohammed, ou Ramzi Binalshibh à
Karachi est symbolique de la dépendance de Washington
envers les services secrets pakistanais, qui ont longtemps
soutenu les talibans. De plus, la nécessité
de pacifier l'Afghanistan et d'y reconstruire un Etat mobilise
une grande partie des moyens militaires et de renseignements
envoyés sur place, au détriment de la lutte
conte Al Qaida. Aujourd'hui, la résurgence des taliban
dans le sud-est du pays et le recrutement de nouveaux étudiants
combattants au sein des écoles coraniques pakistanaises
sanctionnent l'échec de cette politique.
Mais
la faute la plus lourde de conséquences sur la lutte
antiterroriste commise par l'administration Bush, et qui
explique en partie la situation en Afghanistan, est l'invasion
de l'Irak. " Vendue " à l'opinion publique
américaine comme la deuxième étape
de la guerre contre le terrorisme, elle n'a été
que la mise en pratique de l'idéologie néoconservatrice,
selon laquelle la chute de Saddam Hussein ouvrirait la voie
à la démocratisation du Moyen-Orient, pour
le plus grand profit politique des Etats-Unis. Elle a également
été l'occasion pour une frange plus traditionnellement
conservatrice de l'administration d'affirmer la puissance
américaine face à un adversaire diabolisé
depuis plus de dix ans.
En
tout état de cause, quelqu'ait d'ailleurs pu être
la réalité des programmes d'armement irakiens,
le lien établi entre Al Qaida et Saddam Hussein,
dont les agissements s'inscrivaient plus dans une perspective
de politique de puissance classique, ne résulte que
d'une interprétation biaisée de ce qu'est
la nébuleuse dirigée par Ben Laden. De ce
point de vue, le flou engendré par l'expression "
guerre contre le terrorisme ", qui empêche de
définir précisément l'objet auquel
on s'attaque, ne peut que favoriser ce genre de confusion,
dans l'opinion publique sinon dans l'esprit des responsables
de la Maison-Blanche.
Dans un premier temps, la préparation de l'invasion
de l'Irak a détourné de la lutte contre Al
Qaida les meilleurs connaisseurs du monde arabo-musulman
au sein de l'armée et des services de renseignements
américains. Et aujourd'hui, alors que l'après-guerre
et l'occupation du pays s'avèrent plus difficiles
que ne l'avait prévu les néoconservateurs,
non seulement l'Irak semble devenir un nouveau foyer de
ce terrorisme que George Bush prétendait combattre
en renversant Saddam Hussein, mais la situation cristallise
l'antiaméricanisme latent des populations arabo-musulmanes
et renforce l'attrait d'Oussama Ben Laden auprès
de ces dernières.
Comme
en Afghanistan, mais à une échelle plus importante
et dans un contexte où les Etats-Unis se sont eux-mêmes
isolés de la plupart de leurs partenaires occidentaux,
les moyens militaires et de renseignements qui auraient
pu servir à traquer Oussama Ben Laden et les cellules
terroristes à travers le monde sont mobilisés
pour le maintien d'une paix précaire. Avec en Irak
un coût humain nettement plus élevé
qu'en Afghanistan. Il est vrai que la coopération
entre services secrets et polices des Etats-Unis et des
pays européens s'est beaucoup améliorée
depuis le 11 septembre. Le nombre d'arrestations et d'attentats
déjoués en Europe témoigne de l'efficacité
de cette activité discrète. Mais le cur
de l'univers terroriste, qu'il soit au Pakistan, en Indonésie
ou dans le reste du monde arabo-musulman, demeure une quasi
terra incognita pour les agents de la lutte antiterroriste.
Alors que la préparation de la guerre contre l'Irak
a mobilisé Washington pendant près d'un an
et que l'occupation du pays va revêtir une importance
politique et militaire croissante dans les mois qui viennent,
il n'est pas certain que les autorités américaines
soient plus capables de prévenir une attaque terroriste
qu'il y a deux ans. Pour la Maison-Blanche comme pour l'opinion
publique américaine, les choix effectués par
l'administration actuelle seront jugés à cette
aune. Mais en attendant, les attentats de Riyad, Djakarta,
Istanbul ou Bagdad fournissent un premier bilan de la guerre
contre le terrorisme.
Eric
Maurice
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