La
Côte d'Ivoire et le boomerang libérien
Juillet
2003 - François Barrot
L'attention
de la communauté internationale se focalise, depuis quelques semaines,
sur le ré-embrassement de la guerre civile au Libéria. Mais dans
l'ouest de la Côte d'Ivoire voisine, la situation militaire reste en dehors
de tout contrôle. Quel est donc ce conflit ivoirien dans lequel on trouve
des Libériens affrontant d'autres Libériens ?
Commencés
par le nord, les sanglants évènements de Côte d'Ivoire perdurent
maintenant à l'ouest, dans la région frontalière du Libéria,
et ce malgré le processus national de règlement politique de la
crise. Les enjeux des combats actuels semblent être plus transfrontaliers
ou
carrément libériens, qu'ivoiro-ivoiriens. Le jeu complexe
des alliances croisées dans la sous région, les prises de position
de l'Etat ivoirien d'hier et d'aujourd'hui donnent une lecture éclairante
de ce qui paraît être, de prime abord, un inextricable imbroglio ethnico-politique.
Une
métastase
C'est
le terme qu'on emploierait, dans le vocabulaire médical, pour évoquer
la maladie dont souffre l'ouest de la Côte d'Ivoire ; une métastase
du conflit libérien qui en a auparavant
essaimé d'autres dans
la région. Que ce soit du côté des loyalistes, les troupes
restées fidèles à Laurent Gbagbo, ou du côté
des rebelles, les combattants qui s'affrontent dans cette région sont majoritairement
des Libériens. Dans les rangs de la rébellion, en l'occurrence le
MPIGO et le MJP, se battent de jeunes Libériens de l'ethnie Gio.
Cette
situation pour le moins inhabituelle dans une guerre civile met en lumière
des articulations qui tiennent autant à l'histoire récente de la
région, qu'aux affinités ethniques. Tandis que l'ONU et le monde
entier ont les yeux rivés sur les combats qui se déroulent autour
de Monrovia pour le contrôle du pouvoir au Libéria, revenons sur
les conditions qui ont contribué à transposer des troubles anciens
chez son voisin ivoirien.
L'ennemi
de mon ami, l'ami de mon ennemi
En
1980, Samuel Doe prend le pouvoir à Monrovia, au Libéria, par un
coup d'Etat violent. Il met fin à un siècle de domination implacable
des descendants d'esclaves américains affranchis qui ne représentent
pourtant que 5 % de la population. Il se débarrasse de son prédécesseur
William Tolbert et des membres de sa famille, en les faisant assassiner.
Or
le fils de Tolbert, qui trouve la mort dans ces évènements, n'est
autre que le mari d'une certaine Désirée Delafosse, elle-même
filleule d'Houphouët-Boigny, qui dirigeait alors aux destinés de la
Côte d'Ivoire. Piqué au vif, le vieux leader ivoirien s'implique
dans la lutte contre Doe. Pour cela il va supporter les entreprises de déstabilisation
d'un individu pourtant peu recommandable, Charles Taylor. Ce dernier, initialement
conseiller de Samuel Doe, avait pris la fuite avec neuf cent mille dollars détournés
des caisses de l'Etat. De retour en Afrique, après un séjour en
prison à Boston, Taylor agit depuis la Côte d'Ivoire. Il s'investit
dans le National Patriotic Front of Liberia (NPFL) dont il prend la tête
à la fin des années 1980.
Le
soutien de la Côte d'Ivoire d'alors au NPFL est d'ordre logistique et militaire.
Cette coopération officieuse est confiée au chef d'état major
d'Houphouët, le général Robert Gueï. Des liens s'établissent
également à cette époque entre les militaires ivoiriens proches
de Gueï qui sont incorporés aux troupes combattantes de Taylor et
leur nouveaux camarades ; des liens étayés par une proximité
ethnique des deux groupes.
Le
jeu complexe des alliances croisées
A
la même époque en Côte d'Ivoire, celui qui devait devenir le
président à la faveur des élections d'octobre 2000, Laurent
Gbagbo, est l'opposant irréductible du président Houphouët-Boigny.
A ce titre il bénéficie du soutien du gouvernement de Samuel Doe.
Il reste lié, encore aujourd'hui, à certains anciens ministres,
passés depuis dans l'opposition armée à Charles Taylor.
Le
jour de Noël en 1989, les forces du NPFL de Taylor lancent une attaque sur
le comté de Nimba dans le nord du pays. Après quelques mois de combat,
elles contrôlent presque tout le pays, et Doe est encerclé dans Monrovia,
la capitale. Sans doute pour perpétuer la tradition, Prince Yormie Johnson,
leader d'un groupe rebelle concurrent, fait subir à Samuel Doe le sort
qu'il avait réservé à son prédécesseur, mais
grâce à la diffusion des techniques en tire une vidéo qui
aura un temps son succès.
Amos
Sawyer, un professeur modéré, est placé à la tête
de l'Etat en septembre 1990. Cependant Taylor se proclame président en
octobre de la même année et la guerre civile atteint des sommets
de violence dans les sept années qui suivent. S'opposent alors des factions
du NPFL, le NPFL et d'autres groupes armés, NPFL et l'Ecomog (une force
d'interposition envoyée au nom de la CEDEAO) jusqu'à la victoire
des troupes de Taylor dans des combats qui feront près de 200 000 victimes
civiles et jetteront sur les routes 2.6 millions de réfugiés.
Première
" métastase régionale ", Taylor entreprend de faire payer
au Président Ahmed Tidiane Kaba, dirigeant démocratiquement élu
de Sierra Leone, le soutien qu'il a apporté par le passé aux autorités
de Monrovia dans leur lutte contre le NPFL. Pour cela, Taylor motive et supporte
la création d'un mouvement, le RUF (Front révolutionnaire uni) qui
s'emploie depuis à déstabiliser la Sierra Leone, en poussant à
leur extrême les techniques de guérillas éprouvées
précédemment au Libéria. L'embrasement de la Sierra Leone
est un jeu d'enfant ; la société souffre de tant de vulnérabilités,
au nombre desquelles on peut retenir les attentes irrémédiablement
insatisfaites de la jeunesse, la faiblesse d'un Etat empêtré dans
son processus de transition démocratique, et la présence de richesses
propres à engendrer une fructueuse économie de guerre. Charles Taylor
et ses alliés sierra leonais ont tôt fait de mettre le pays en coupe
serrée. A la fin de années quatre vingt dix, le Libéria parvient
d'ailleurs à exporter quatorze fois plus de diamant qu'il n'en peut produire.
Charles
Taylor s'attache ensuite à asseoir son pouvoir sur une base institutionnelle
en prenant part et en emportant les élections présidentielles de
1997. Toutefois l'issue semblait facilement acquise, puisque l'alternative offerte
aux Libériens était la " paix " avec Taylor aux commandes
ou le chaos avec Taylor dans l'opposition. Nombreux Libériens qui ont fui
les combats ou que leur opinion contraignent à l'exil se sont installés
en Côte d'Ivoire, dans des camps de réfugiés, dans la région
frontalière notamment. En Côte d'Ivoire, l'allié de Charles
Taylor, Robert Gueï accède à son tour au pouvoir en renversant
le 24 décembre 1999, le successeur constitutionnellement désigné
d'Houphouët-Boigny, Konan Bédié. Entre temps Taylor s'est retrouvé
au ban des nations pour son engagement dans le conflit sierra-leonais dont les
images de barbarie ont fini par choquer l'opinion publique internationale. Son
régime fait l'objet de sanctions des Nations Unies, régulièrement
renouvelées depuis 1992 ; il est notamment sous le coup d'un embargo sur
l'achat d'armes, la vente de diamants et la circulation des personnalités
libériennes. Mais ses affinités avec le nouveau dirigeant ivoirien
lui permettent de contourner les décisions onusiennes ; Abidjan sert de
voie d'exportation pour les diamants tandis que le port de San Pedro, proche de
la très perméable frontière libérienne, sert à
l'importation des armes et à l'exportation du bois.
L'articulation
libérienne
LA
cette époque, Gueï, sans assurance quant à son avenir politique,
passe un pacte de soutien avec Taylor. Pacte au terme duquel il pourrait compter
sur l'appui militaire de Taylor pour reprendre le pouvoir à Gbagbo s'il
venait à le perdre à la faveur des élections d'octobre 2000.
Dans cette perspective, un camp d'entraînement est mis en place sur le sol
libérien, dans lequel des militants pro-guéïstes vont se former
avec les forces armées libériennes et même des instructeurs
burkinabé.
Sur
le plan politique, Robert Gueï, pour préparer les élections
présidentielles qu'il pense ainsi emporter, rallie les thèses de
" l'ivoirité " et de " la préférence nationale
". Il entend écarter le spectre d'Alassane Ouattara, candidat soutenu
par les populations issues du nord de la Côte d'Ivoire et marginalisées
depuis quelques années par les thèses de " l'ivoirité
" favorables aux sudistes. Pour cela il purge l'armée de ses éléments
nordistes; tortures, exécutions, fuite et exil pour les plus chanceux.
Mais la manuvre ne suffit pas à lui faire emporter les élections,
et malgré une ultime tentative pour détourner en sa faveur les résultats
de la consultation populaire, Laurent Gbagbo accède à la magistrature
suprême. L'éviction du candidat nordiste avant le scrutin, le boycott
des urnes qui s'en est suivi dans la moitié du pays ont largement obéré
la légitimité du pouvoir sorti de cette consultation. Laurent Gbagbo,
un dirigeant ivoirien favorable à l'opposition libérienne, accède
au pouvoir en chassant Robert Gueï, un dirigeant ivoirien lié à
Charles Taylor. Les premiers éléments sont en place pour que l'affrontement
entre les deux camps libériens se propage au théâtre ivoirien.
C'est ainsi que, de part et d'autre, on va réactiver les alliances, mobiliser
les liens établis pour renforcer son groupe à la faveur des évènements
issus de la rébellion nordiste du 19 septembre 2002.
Les
rebelles ivoiriens ont tout intérêt à couper les ressources
cacaoyères des loyalistes en association avec Charles Taylor. Or ces richesses
sont concentrées dans le sud et surtout dans l'ouest du pays. Charles Taylor
de son côté aimerait bien récupérer l'accès
au port de San Pédro, perdu avec l'éviction de Robert Gueï.
Quant à Laurent Gbagbo, il a déjà entrepris de réactiver
ses contacts libériens au sein du LURD, principal mouvement d'opposition
armé à Taylor très implanté en Côte d'Ivoire.
Il arme ses combattants pour qu'ils aillent affronter les mouvements de rébellion
et achète leur fidélité par la garantie de pouvoir opérer
depuis le sol ivoirien sur le sol libérien pour renverser le moment venu,
Charles Taylor. Si l'on ajoute à cela que les groupes ethniques correspondant
à chacun des deux camps dans la région de la frontière entre
le Libéria et la Côte d'Ivoire s'étaient déjà
engagés dans le conflit libérien, on voit encore plus clairement
venir l'inexorable. Ainsi, les Gio du Libéria, se battaient de longue date
aux côtés de Taylor parce qu'ils avaient été persécutés
par l'ethnie de Samuel Doe, les Krahn. Et les Gio sont très proches des
Yacouba de Côte d'Ivoire, l'ethnie de Robert Gueï. Tandis que dans
l'autre camps, les Kranh ont pour parents ethniques les Guéré de
Côte d'Ivoire, lesquels appartiennent au même groupe que les Bété,
l'ethnie de Laurent Gbagbo qu'ils soutiennent de façon inconditionnelle.
Il résulte de ces imbrications historiques et ethniques, que les combattants
libériens ont trouvé dans le théâtre ivoirien un nouveau
champ de bataille ; qui plus est, cette région riche est propice à
la rapine, pratique à laquelle la guerre qui sévit depuis 1989 au
Libéria les a habitués. Et les Ivoiriens des deux bords ont fini
par perdre le contrôle de "leurs" Libériens respectifs
qui agissent souvent en toute autonomie.
Ainsi,
les rebelles ivoiriens ont du se résoudre à oublier tout ascendant
sur les combattants libériens qui se battent à leurs côtés
; une tentative de reprise en main s'est même soldée par la mort
de Félix Doh, chef des opérations militaires du MPIGO. Les observateurs
s'accordent sur un point, Marcoussis ou pas, gouvernement de réconciliation
ou pas, dans l'Ouest ivoirien, la paix tient désormais bien plus à
la situation libérienne qu'à des initiatives politiques ivoiriennes.
Les évènements qui se précipitent aujourd'hui autour de Monrovia
et le départ annoncé de Charles Taylor participeront sûrement
à une reconfiguration de l'Ouest ivoirien.
François
Barrot
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