La République de Chypre, entité internationalement
reconnue, n'administre dans les faits
que les 2/3 de l'île. Les 37 % restants
sont régis par une République turque de
Chypre du Nord (RTCN) qui n'existe qu'aux
yeux d'Ankara. En 1974, la Turquie a envahi
l'île pour contrer un coup d'Etat du régime
des colonels grecs visant à annexer Chypre
à la Grèce. La RTCN a été proclamée en
1983 par Rauf Denktash, qui dirige toujours
son Etat d'une main de fer. Nicosie, la
capitale est divisée par une " ligne verte
" en béton et barbelés et entourée d'un
no man's land. Les tensions entre chypriotes
grecs et turcs ont en fait débuté peu
après l'indépendance arrachée à Londres
en 1960. Pour parer à une guerre civile,
l'Organisation des Nations Unies (Onu)
a déployé des Casques bleus en 1964, qui
remplissent aujourd'hui la plus ancienne
mission de maintien de la paix. Pour trouver
une solution au problème chypriote, les
Nations unies proposent la création d'une
fédération bizonale et bicommunautaire
au sein d'une souveraineté nationale unique.
Mais la RTCN insiste pour l'établissement
d'une confédération de deux Etats souverains
et indépendants.
En décembre 1999, lors du sommet d'Helsinki,
les Quinze ont abandonné leur préalable
et se sont mis d'accord pour ouvrir des
négociations avec Chypre en vue d'une
adhésion, sans attendre un règlement du
conflit. Selon Bruxelles, la mise à niveau
économique, politique et législative de
l'île avec l'Europe favorisera la stabilisation
et permettra de trouver une solution au
problème. Mais alors que la République
de Chypre a bouclé 22 des 31 dossiers
constituant l'acquis communautaire, la
réunification de l'île sous une forme
ou sous une autre paraît être plus éloignée
que jamais. En novembre 2000, Rauf Denktash
a décidé de quitter les négociations menées
sous l'égide de l'Onu et, au printemps
2001, il a remanié son gouvernement pour
en écarter les partisans d'un rapprochement
avec le Sud.
Vieille
rivalité gréco-turque
Car
la question chypriote n'est pas seulement
une opposition entre deux communautés,
grecque et turque, ou deux groupes religieux,
orthodoxe et musulman. Elle a une dimension
internationale qui rend les enjeux plus
complexes. La RTCN ne survit que par l'action
de la Turquie, qui pèse de tout son poids
pour prévenir toute réunification entre
le Nord et le Sud. Entre 30 et 35 000
soldats assurent la sécurité du Nord et
sur 205 000 habitants, 65 à 70 000 sont
des Anatoliens encouragés par Ankara à
venir s'installer pour renforcer le caractère
turc de cette partie de Chypre, et la
plupart des biens de consommation viennent
de Turquie et la monnaie de la RTCN est
la livre turque. Pour l'armée, dont l'influence
est prépondérante dans la vie publique
turque, comme pour les politiques, la
pérennité de la RTCN est une question
d'honneur national. De plus, le fait que
l'actuel premier ministre, Bülent Ecevit,
soit celui qui a mené l'intervention de
1974 n'est pas indifférent.
Surtout,
le conflit chypriote s'inscrit dans le
contexte plus large de la vieille rivalité
gréco-turque, qui s'exprime également
par des querelles pour la domination de
la mer Egée, la reconnaissance de la minorité
turque en Grèce et le soutien d'Athènes
aux indépendantistes kurdes du PKK. Malgré
une détente symbolisée en 1999 par les
mouvements de sympathie populaire réciproques
après les tremblements de terre qui ont
frappé les deux pays, les tensions restent
vives. Lorsqu'en décembre 1998, le président
chypriote Glafkos Cléridès a accepté,
pour ne pas provoquer de réaction turque,
de ne pas déployer les fusées sol-air
qu'il avait acheté à la Russie, c'est
la Grèce qui s'est posée en garante de
la défense du Sud en prévoyant d'installer
des missiles en Crète. Un conflit armé
entre chypriotes déboucherait quasi automatiquement
en guerre gréco-turque.
Alternative
difficile pour l'Europe
«Si
l'administration grecque est admise au
sein de l'Union européenne en tant que
représentant de toute l'île, ceci ouvrira
la voie à des troubles sérieux»,
a prévenu le ministre truc des Affaires
étrangères au printemps 2001. Son gouvernement
brandit la menace d'une annexion pure
et simple de la RTCN, mais fait un geste
en suggérant une séparation à la tchécoslovaque,
c'est-à-dire à l'amiable. En face, Athènes
fait pression sur l'Union européenne en
évoquant son veto à l'élargissement de
l'Europe à l'Est si Chypre ne faisait
pas partie de la première vague. Les Quinze
se trouvent donc face à une alternative
difficile : faire adhérer Chypre et risquer
de se trouver devant le fait accompli
d'une annexion turque ou repousser l'adhésion
et mettre en péril l'élargissement et
le climat politique au sein de l'UE.
La
Grèce, le gouvernement chypriote et les
Européens, pourtant, misent sur le désir
des Turcs de ne pas se fermer la porte
de l'Union. A Helsinki, en même temps
qu'elle ouvrait les négociations avec
Nicosie, l'UE a en effet donné à Ankara
le statut de postulant, Athènes ayant
levé son veto à la candidature turque
à l'adhésion. Si la Turquie, dont le bilan
en matière de libertés publiques et de
droits de l'Homme est le principal obstacle
vers l'Europe, veut conserver ses chances,
elle se doit d'éviter le geste de trop
à Chypre.
L'Otan,
atout de la Turquie
Mais
Ankara dispose d'un atout avec son appartenance
à l'Alliance atlantique. Base avancée
de l'Otan vers le Moyen-Orient et le Caucase
riche en pétrole, et à ce titre partenaire
indispensable, la Turquie sait que les
Etats-Unis éviteront d'aller à l'encontre
de ses intérêts essentiels. Vis-à-vis
de l'UE, elle peut faire pression en entravant
le développement de la composante européenne
de l'Otan. Au printemps 20001, elle a
ainsi exigé d'être consulte avant toute
opération militaire décidée par les Européens
dans le cadre de leur défense autonome,
avant de se montrer plus conciliante.
Le poids des militaires turcs et l'importance
que revêt pour eux la question chypriote
laisse supposer qu'ils ne se priveront
pas de ce levier.
Techniquement,
le dossier de la République de Chypre
devrait lui permettre une adhésion sans
problème. Deux millions d'euros ont ainsi
été dépensés pour se mettre en conformité
avec l'acquis communautaire. Mais seul
le Sud se développe et le Nord, où se
trouvent 70 % des richesses de l'île,
voit son activité économique reculer et
son chômage augmenter, d'autant que la
crise turque du printemps 2001 a fait
chuter la livre de 45 %. De plus en plus
de chypriotes turcs regardent vers le
Sud et l'Europe, ce quoi se traduit par
une émigration croissante et une contestation
de la politique autoritaire et intransigeante
de Rauf Denktash, au risque de radicaliser
les positions. Loin de stabiliser Chypre,
la perspective de l'adhésion à l'Union
creuse le fossé entre les deux entités.
Le problème est désormais à la fois politique
et économique.
Eric
Maurice