[L'islamisme
radical en Asie centrale]
Où mènera la répression du
Hizb ut-Tahrir ?
Décembre
2002 - Benjamin Delannoy
Le
Hizb ut-Tahrir al-Islami (le " Parti de la
libération islamique ") est une organisation
wahhabite qui souhaite le retour à un islam
"pur" et entend restaurer le Califat (un
État couvrant l'ensemble du monde musulman)
- objectifs que partagent, mutatis mutandis, par
exemple le Mouvement islamique d'Ouzbékistan
(MIO) ou Al Qaida. Né au Moyen-Orient dans
les années 1950, ce mouvement anti-chiite
se développe fort rapidement en Asie centrale
depuis le début des années 1990 (tout
particulièrement en Ouzbékistan, au
Tadjikistan, au Kirghizstan et plus récemment
au Kazakhstan). Radical dans ses buts et ses préceptes,
le Hizb ut-Tahrir (HT) dénonce cependant
la violence et n'en a d'ailleurs, semble-t-il, jamais
fait usage, contrairement au MIO ou à Al
Qaida - aussi ne figure-t-il pas dans la liste des
organisations terroristes établie par le
département d'État américain.
Opérant
en réseau par le biais de cellules secrètes
de quelques personnes, le HT fait surtout uvre
de propagande contre le sécularisme et les
musulmans modérés (1), et n'hésite
pas, du reste, à utiliser les technologies
modernes à cette fin. Compte tenu de son
caractère réticulaire, sa pénétration
en Asie centrale n'est pas facile à appréhender,
ce qui ne l'empêche pas d'inquiéter
très fortement les gouvernements. Bénéficiant
d'une situation économique s'aggravant dans
la région, de l'impopularité des autorités
et du probable prestige historique de l'idée
du Califat, le HT, qui recrute principalement au
sein de l'intelligentsia urbaine, compterait probablement,
selon différentes sources, un nombre croissant
de membres. Ahmed Rashid (2) mentionne par exemple
un témoignage selon lequel Tachkent abriterait
aujourd'hui plus de 60 000 partisans.
Incidemment,
le nombre impressionnant d'arrestations en Ouzbékistan,
au Tadjikistan et au Kirghizstan est un indicateur
assez significatif de la mobilisation de la population
autour du HT. Car, à la faveur de la campagne
antiterroriste initiée par les États-Unis,
la lutte engagée contre les groupes islamistes
radicaux s'est intensifiée en Asie centrale.
Le HT n'y échappe pas, qui est devenu une
cible privilégiée des autorités
régionales. À cette occasion, il est
loisible de se faire une idée de l'ampleur
du phénomène : les organisations humanitaires
(3) font état d'arrestations massives, tout
particulièrement en Ouzbékistan, ainsi
que de nombreux procès inéquitables,
de condamnations à mort abusives et d'actes
de torture. Zamira Eshanova (4) note par exemple
que selon des estimations prudentes provenant d'organisations
de défense des droits de l'homme, quelque
7000 activistes, la majorité d'entre eux
du HT, auraient été jetés en
prison ces trois dernières années
en Ouzbékistan, où, selon Amnesty
International, existeraient des camps non officiels
de prisonniers dans des zones isolées.
Mais
ces chiffres constituent-ils seulement un indicateur
du développement du HT et du type de politique
menée en Asie centrale ? Rien n'est moins
sûr. Ils nous interrogent surtout sur l'avenir
des mouvements fondamentalistes dans la région,
à supposer que soit poursuivie une telle
lutte acharnée contre le HT. À en
croire Jean-François Mayer (5), consulté
à ce propos, il semblerait que le HT représente
pour beaucoup de ses adhérents (jeunes pour
la plupart) une étape dans un itinéraire.
Quant à savoir si cela les conduit à
d'autres formes radicales (éventuellement
violentes) de l'islamisme ou à des approches
plus modérées, le chercheur (qui se
dit circonspect en l'absence de recherche sur le
sujet) avoue l'ignorer. Cela dit, il reconnaît
que le risque est évident que la répression
conduise des membres du mouvement à aller
dans le sens d'une adhésion à des
groupes plus enclins à passer à l'action
violente. Se pose ici la question (rhétorique)
- que d'aucuns ont pu soulever à l'endroit
de la politique actuelle du gouvernement israélien
- de savoir si le comportement répressif
des autorités d'Asie centrale ne va pas se
révéler contre-productif et favoriser,
dans les geôles ouzbeks ou tadjiks, les conditions
d'avènement des formes violentes de fondamentalisme
contre lesquelles elles entendent précisément
lutter.
Le
Kirghizstan, qui a longtemps fait figure d'exception
démocratique dans la région, continue
d'adopter une politique différente de ses
voisins. Alors que les peines prononcées
en Ouzbékistan à l'encontre des membres
du HT sont souvent de 10 à 25 ans, au Kirghizstan
elles n'excèdent pas cinq ans, et la plupart
du temps se résument à des amendes.
Les autorités kirghizes semblent n'avoir
pas (encore ?) cédé à la facilité
qui consiste à assimiler le HT aux groupes
islamistes violents comme le MIO (l'Ouzbékistan,
en revanche, use de ce type de propagande) ; pour
inquiètes qu'elles soient toutefois face
au développement du HT, elles s'efforcent
de n'en pas surévaluer la menace. Il est
fâcheux qu'il s'agisse de l'exception régionale
car le discernement, en l'espèce, pourrait
être la moins mauvaise arme. Malheureusement,
les récentes déclarations du gouvernement
kirghize, suite à la tentative d'assassinat
sur le secrétaire du conseil de sécurité
Misir Ashirkulov, semblent indiquer que lui aussi,
à l'instar de ses voisins, pourrait se ranger
dans le camp de la répression (6). De quoi
grossir encore les rangs des futurs martyrs ?
Benjamin
Delannoy
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(1)
Le HT dit répondre aux paroles d'Allah :
"Que soit issue de vous une communauté
qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit
le blâmable. Car ce seront eux qui réussiront",
Le Coran, sourate 3, verset 104.
(2)
Auteur de "Asie
centrale, champ de guerres",
Paris : Autrement, 2002
(3)
Cf. notamment le briefing paper de Human Rights
Watch : "Religious
Persecution Of Independent Muslims In Uzbekistan
From September 2001 To July 2002",
20 août 2002
(4)
Radio Free Europe / Radio Liberty, 12 juillet 2002
(5)
Jean-François Mayer, chargé de cours
en science des religions à l'université
de Fribourg, est responsable du site Internet Religioscope.
Il est l'auteur de très nombreuses publications
dans le domaine des sectes, minorités religieuses
et autres mouvements spirituels ainsi que des phénomènes
religieux en général. Il a récemment
publié "Les Fondamentalismes"
(Genève : Georg Editeur, 2001, 120 p.).
(6)
Zamira Eshanova - Radio Free Europe / Radio Liberty,
12 septembre 2002