Toutefois,
les énormes difficultés consécutives
à l'embargo en matière de rééquipement
et de maintenance des matériels modernes
ont sérieusement entravé la capacité
de l'Irak à se réarmer. Une des
questions majeures que pose aujourd'hui l'armée
irakienne dans l'optique d'une intervention au
sol réside dans les leçons opérationnelles
et tactiques éventuellement tirées
des erreurs de 1991 et les révisions des
doctrines d'emploi de ses matériels au
sein du commandement.
La
réorganisation de l'armée irakienne
Les
forces armées irakiennes actuelles comprennent
environ 420 000 soldats dont 375000 pour les forces
terrestres. En cas de danger maximum, le pays
pourrait sans doute mobiliser, dans des conditions
d'efficacité très variables, près
de 650 000 soldats supplémentaires.
Les forces actives, réparties en cinq corps
d'armée et deux groupements de la garde
Républicaine mettent en uvre environ
25 divisions ou "équivalents-divisions"
de qualité variable, contre une quarantaine
en 1990 et peut-être 50 en 1991. Ce format
important risque de poser à l'armée
irakienne de nombreux problèmes de remplacement
des effectifs et du matériel en cas de
conflit ouvert. Véritable pilier du régime,
la Garde Républicaine comprend à
elle seule 8 divisions renforcées dont
les personnels sont pour une large part originaires
de la région de Tikrit, ville de naissance
de Saddam Hussein.
Compte
tenu de la grande vulnérabilité
de l'Irak, non seulement à ses frontières,
mais également à cause des possibles
foyers de soulèvements internes, ces forces
sont déployées en trois groupes
principaux échelonnés du nord au
sud du pays :
Cette
répartition " tricéphale "
du nord au sud du pays s'appuie sur les trois
grands complexes d'entraînement et de manuvre
dont dispose l'armée irakienne. Ceux-ci
sont situés près de Mossoul, au
sud-ouest de Bagdad et dans la région de
Bassorah. Il est à noter toutefois que
la permanence des zones d'exclusion aérienne
grève de façon significative la
capacité de préparation opérationnelle
tant au nord qu'au sud du pays.
Les
moyens militaires irakiens en 2002
Disposant
d'un parc matériel encore numériquement
très conséquent, l'armée
irakienne met en uvre 2200 chars de combat
et 3700 véhicules blindés divers.
En janvier 1991, le parc blindé irakien
total groupait environ 14000 engins dont 5500
chars de combat. L'Irak dispose également
de 2400 pièces d'artillerie moyenne ou
lourde (près de 4000 en 1991) ainsi qu'un
peu plus de 300 appareils de combat à divers
degrés de disponibilité opérationnelle
(700 en 1991). La faible marine irakienne, déjà
quasi annihilée en 1991 reste négligeable
mais est parvenu à sauver ses quelques
moyens de défense côtière
dont de redoutables batteries de missiles Silkworm.
L'Irak
n'a depuis 1991, et ce malgré l'embargo,
cessé de chercher à compléter
ses stocks par divers moyens détournés,
dont des importations illégales détectées
par l'ONU. Sans atteindre le niveau de 1991, ses
forces armées se sont en partie réorganisées
à partir d'un matériel encore nombreux.
De plus, un grand nombre de matériels faiblement
endommagés ou provisoirement mis hors de
combat semblent avoir été remis
en état dès les années 1992
- 1995. Ces efforts de réarmement, bien
que limités voire impossibles dans certains
domaines (en matière de guerre électronique
notamment), ont néanmoins donné
des résultats tangibles replaçant
l'Irak à un niveau conventionnel régional
de premier plan.
L'armée
dispose d'environ 700 chars T-72 dans les rangs
de la garde républicaine. Le parc blindé
efficient comprend également 200 T-62 et
une centaine de M-60 américains de première
génération. Le restant se compose
pour l'essentiel de vieux T-54 et T-55 encore
utiles mais définitivement surclassés
par les engins occidentaux.
De même, on estime à 900 le nombre
de transports de combat blindés BMP 1 et
2 en dotation et à 200 celui des véhicules
blindés de reconnaissance modernes (BRDM,
AML-90, Cascavel).
L'armée irakienne disposerait en outre
de 150 pièces d'artillerie autopropulsées
et 200 lance- roquettes multiples de divers calibres.
Mais l'effort principal de réarmement conventionnel
semble avoir néanmoins porté, dans
un contexte de frappes aériennes américaines
et anglaises ponctuelles, sur un matériel
antiaérien à base de canons et de
missiles (SAM 7 et 10 portables, SAM 8 et 9 sur
véhicules). Cette fonction seule mobiliserait
environ 17000 hommes servant théoriquement
de 6 à 7000 systèmes d'armes dont
400 lourds sur véhicules à l'heure
actuelle. Cette défense antiaérienne
est organisée en quatre régions
et assure à nouveau un maillage particulièrement
dense bien qu'inégalement modernisé.
L'Irak disposerait également, malgré
la guerre et les destructions ultérieures,
d'une cinquantaine de missiles SCUD et FROG, déclinés
localement en différentes versions de capacité
et de portée variables. Ces vecteurs sont
éventuellement susceptibles d'être
utilisés à des fins de frappe NBC
comme paraissent le craindre les Etats-Unis.
L'estimation des forces aériennes reste
aléatoire compte tenu des divergences dans
les sources et le flou en matière de capacité
opérationnelle effective. Les pertes ont
été sévères durant
la guerre du Golfe, l'armée de l'Air ayant
perdu définitivement au moins une trentaine
d'appareils en combat aérien, une cinquantaine
au sol et une centaine réfugiés
en Iran. L'armée de l'Air irakienne comprenant
30000 hommes disposerait d'un peu plus de 300
appareils de combat utilisables contre près
de 700 en 1990. En ce domaine, c'est l'Arabie
Saoudite qui détient désormais la
supériorité régionale avec
430 appareils de combat pour la plupart modernes.
Parmi l'aviation irakienne, on trouve une trentaine
de Migs relativement récents (Mig 25 et
Mig 29) et une quarantaine de Mirage F1 dont la
maintenance reste malgré tout aléatoire.
La majorité du parc reste néanmoins
composée d'appareils très inférieurs
à leurs éventuels adversaires occidentaux,
dont un grand nombre de Mig 21 et de Mig 23. Ces
forces disposeraient également d'une centaine
d'hélicoptères de combat de types
divers mais dont les capacités opérationnelles
restent douteuses.
Malgré les destructions opérées
en 1991, les bases aériennes irakiennes
ont dans leur quasi-totalité été
remises en état et ont depuis plusieurs
années retrouvé leurs capacités
militaires. Les bases principales sont situées
autour de Bagdad, dans la région de Bassorah,
et dans la zone de Mossoul. Les terrains secondaires
ou de secours sont nombreux et parsèment
le territoire irakien, en particulier dans la
zone désertique à l'ouest du pays.
Il semble à cet égard que la politique
d'entraînement des pilotes ait depuis longtemps
mis l'accent sur le perfectionnement des éléments
les plus expérimentés effectuant
120 heures de vol par an, au détriment
des jeunes recrues ne bénéficiant
que d'une vingtaine d'heures annuelles de vol.
Le problème de l'entraînement des
pilotes irakiens est d'ailleurs considérablement
aggravé par les deux zones d'exclusion
aérienne pesant sur le pays.
Cette concentration des heures de vol au bénéfice
des pilotes les plus expérimentés
pourrait signifier la volonté de Bagdad
de disposer d'une petite force aérienne
efficace dans l'optique de raids limités
utilisant les meilleurs pilotes et les appareils
les plus modernes. Le rôle des forces aériennes
ne serait ainsi plus de disputer à l'adversaire
une illusoire supériorité aérienne
mais bien de pénétrer ponctuellement
les lignes adverses pour des missions très
ciblées. Cette possibilité est confirmée
par les nombreux exemples ces dernières
années de tentatives de pénétration
à basse altitude effectués par l'aviation
irakienne avec un très petit nombre d'appareils.
La
menace N.B.C
Cette
question, sujette à de nombreuses polémiques,
reste la plus sensible de toutes. La manipulation
politique de l'éventuel risque nucléaire
représenté par Bagdad et à
prendre avec beaucoup de précautions. En
effet, si les experts internationaux jugeaient
encore en 1999 - 2000 que l'Irak n'était
pas en mesure de disposer à court terme
d'une quelconque arme atomique, certains d'entre
eux semblent avoir depuis révisé
leur jugement à la lumière d'importations
illégales de matières fissiles détectées
ces dernières années. Le flou consécutif
au départ des contrôleurs en désarmement
de l'O.N.U en 1998 entretient en la matière
toutes les spéculations les plus antagonistes.
On peut également ajouter que les considérations
de politique internationales ne sont probablement
pas étrangères à ces spéculations.
En
matière de matériels chimiques et
bactériologiques, la relative facilité
de production et de stockage de telles armes ainsi
que des vecteurs susceptibles de les mettre en
uvre présente semble t-il un danger
potentiel plus immédiat.
Le régime de Bagdad n'a jamais hésité
à utiliser l'arme chimique contre son adversaire
iranien ou sa propre population kurde. Entre 1983
et 1988, l'Irak a employé par diverses
méthodes des gaz de combat d'une toxicité
croissante, d'abord à base d'Ypérite
ou " gaz moutarde " connu depuis la
Première guerre mondiale puis en conjonction
avec le plus " moderne " et létal
Tabun. L'utilisation de ces gaz a occasionné
plus de 25000 victimes en Iran et au Kurdistan.
Pendant la guerre du Golfe était également
en cours d'élaboration en Irak un stock
du redoutable neurotoxique A4-VX lequel, utilisé
sous une forme liquide très difficilement
détectable à temps, peut causer
d'épouvantables pertes, en particulier
à une population civile non équipée
en conséquence. Malgré la destruction
d'une grande partie des installations entre 1991
et 1998, la capacité irakienne à
produire par exemple des stocks de gaz Sarin (dérivé
du Tabun) ou de VX est certaine et des stocks
résiduels de munitions " anonymes
" existent probablement en grand nombre.
Les vecteurs pouvant mettre en uvre ce type
de produits sont effectivement nombreux : obus,
roquettes, bombes d'avions, missiles sol-sol ou
encore sous forme d'aérosols à partir
d'avions ou même de blindés.
L'arme
bactériologique peut également prendre
des formes discrètes et être développée
avec une quantité limitée de moyens.
Dès la fin de la guerre du Golfe a été
détectée en Irak des travaux concernant
diverses possibilités utilisant le bacille
du Charbon, la toxine botulique ainsi que diverses
toxines mortelles à base de champignons.
Ces diverses souches ont été souvent
développées à raisons de
plusieurs milliers de litres. Là encore,
la rusticité des moyens nécessaires
au développement et à la mise en
uvre de tels produits laisse à penser
que l'Irak, tout comme de nombreux autres pays
mal intentionnés, pourrait en disposer
et en utiliser le cas échéant de
manière relativement aisée.
Vers
la deuxième Guerre du Golfe ?
Alors
que les services du Pentagone travaillent à
divers schémas militaires possibles pour
intervenir en Irak et renverser le régime
de Saddam Hussein, les moyens militaires irakiens
restent à l'heure actuelle particulièrement
conséquents.
Malgré l'acceptation feinte ou réelle
par Bagdad du retour des contrôleurs internationaux,
les Etats-Unis semblent toujours disposés
à renverser le régime par les armes
comme en témoigne le déploiement
récent dans le Golfe de la structure opérationnelle
du CENTCOM (Central Command), destinée
à diriger les opérations.
Si l'implication timide du conseil de sécurité
de l'ONU est en la matière une petite victoire
du droit international, toutes les options semblent
encore aujourd'hui ouvertes. Les nombreuses incertitudes
concernant la disposition d'armes de destruction
massive et la résolution du dictateur irakien
à les utiliser entretient le flou quant
aux conséquences tangibles d'une intervention,
tout autant que celles d'une non-intervention.
En effet, si Saddam Hussein n'a jamais hésité
à employer des armes chimiques, y compris
sur sa propre population et dans des conditions
particulièrement atroces, il a montré
en cette matière pendant la Guerre du Golfe
une retenue calculée non seulement face
à la coalition internationale, mais également
face à Israël. Ce dernier pays n'aurait
probablement à cet égard aucune
hésitation à répondre à
hauteur d'une telle agression de l'Irak.
En cas d'intervention militaire massive visant
ostensiblement à renverser le régime
(ce qui n'était pas le cas en 1991), qui
sait à quelles extrémités
le dictateur irakien serait en revanche susceptible
de recourir ?
Sources
principales : IISS "Military balance",
rapports du C.S.I.S, JANE's briefs
Vincent
Bernard
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