Les
acteurs de la guerre civile en Colombie
Juin 2002- Catherine
Graciet
130
000 morts, 3 000 enlèvements par an. La Colombie
vit une guerre civile depuis 38 ans dans l'indifférence
de la communauté internationale uniquement
préoccupée par le trafic de drogue.
Qui sont les acteurs de ce conflit méconnu
? Quels sont les liens qui les unissent ? Quels
sont leurs mobiles et leurs revendications ?
En mars 2002, la
candidate à l’élection présidentielle
colombienne Ingrid Betancourt était enlevée
par la guérilla alors qu’elle faisait campagne.
Cet évènement dramatique a fait découvrir
aux opinions européennes un conflit qui ravage
la Colombie depuis presque quarante ans dans l’indifférence.
Ce conflit a débuté
au milieu des années 60 avec la naissance
des deux principaux mouvements de la guérilla
encore puissants aujourd’hui : les FARC (Forces
Armées Révolutionnaires de Colombie),
mouvement marxiste de 17 000 combattants et l’ELN
(Armée de Libération Nationale), mouvement
guevariste de 4 000 hommes et femmes.
Tous deux disposent
de revenus financiers non négligeables issus
d’impôts prélevés sur la production
de coca, d’impôts " de guerre "
payés par des compagnies pétrolières
et de rançons d’enlèvements.
Une
rhétorique marxiste-léniniste
Souvent exprimées
dans une rhétorique marxiste léniniste,
leurs revendications, violemment anti-capitalistes,
prônent une société juste pour
tous. Ainsi, Colombia Popular, le service d’information
de l’ELN, justifie l’engagement du mouvement en
ces termes : "
nous luttons pour remplacer le système autoritaire
et répressif qui règne aujourd’hui
en Colombie. Pour nous, le socialisme signifie la
santé, l’éducation, un logement pour
tous, mais aussi l’égalité sociale,
la solidarité, l’utilisation des richesses
d’un pays pour le bien de la population et non pour
ses élites. "
Quant aux FARC,
en mai 2001, leur porte-parole, Raul Reyes déclarait
au Monde Diplomatique : " Quels
que soient les avatars du socialisme, la misère
n'a disparu ni de Colombie ni du monde. Le capitalisme
n'a rien résolu. Aujourd'hui plus qu'hier
existent toutes les conditions pour continuer la
lutte. L'Amérique latine est asphyxiée
par le modèle néolibéral. La
globalisation nous affecte tous ".
Paramilitaires
contre guérilleros
À ces deux
mouvements armés et illégaux, s’ajoutent
leurs ennemis jurés : les paramilitaires.
Né à la fin des années 60,
ce mouvement est devenu à partir de 1985
le bras armé des narcotrafiquants et remplaçait
occasionnellement l’armée régulière
lors de la " sale guerre " menée
contre les bases sociales de la guérilla.
Dirigés par Carlos Castano, ils se sont regroupés
en 1997 au sein des AUC (Autodéfenses Unies
de Colombie) pour maquiller leur stratégie
contre-insurectionnelle en discours politique.
Un rapport rendu
public par Human Rights Watch en 2000 prouve que
les paramilitaires entretiennent des liens étroits
avec l’armée colombienne. Ainsi, selon cette
ONG, en 1997, 1998 et 1999, les deux entités
auraient échangé des informations,
planifié et mené conjointement des
opérations anti-guérilla. Certains
officiers de l’armée ont même fourni
des armes et des munitions aux paramilitaires et
les ont assisté avec des hélicoptères
lors de leurs missions anti-guérilla !
Cette situation
rocambolesque et dramatique a contribué à
épuiser les Colombiens, comme l’explique
Eric Lair, professeur en relations internationales
à l’université Externado de Colombia,
à Bogota : "
pour la population, la guérilla et les paramilitaires
sont les deux principales sources de violence organisée
dans le pays et des obstacles à la sortie
de la crise économique. Il y a davantage
de solidarité avec l’armée qu’avant
mais les Colombiens ont le sentiment qu’elle manque
de moyens pour lutter contre les groupes armés
illégaux ".
Un
nouveau Président pour la Colombie
Face à la
guérilla et aux paramilitaires, l’attitude
du pouvoir colombien varie au gré des présidents
qui se succèdent. Le 26 mai dernier, la situation
a basculé avec l’écrasante victoire
du " dissident " libéral Alvaro
Uribe. Partisan de la manière forte contre
la guérilla, celui-ci n’a jamais caché
son envie d’en finir militairement avec les mouvements
révolutionnaires.
Pendant sa campagne,
il s’est posé comme le champion de la lutte
contre la guérilla. "
En des termes assez flous, Alvaro Uribe préconisait
de créer des réseaux de solidarité
parmi la population civile pour dénoncer
ou prévenir les actions des groupes armés
illégaux sans pour autant revenir, pour le
moment, au système des comités d’autodéfense
expérimentés dans les années
90 " rappelle
Eric Lair. Fait plus troublant, certains de ses
détracteurs, dont son rival à la présidentielle,
Horacio Serpa, l’accuse d’entretenir des relations
avec des membres d’organisations paramilitaires…
Fort est à
parier que l’attitude d’Alvaro Uribe à l’égard
de la guérilla tranchera avec celle de son
prédécesseur, Andres Pastrana. En
effet, peu après son arrivée au pouvoir
en 1998, ce dernier a entamé des pourparlers
de paix avec les FARC puis avec l’ELN et est même
parvenu à démilitariser une zone de
42 000 km2 pour négocier, avant de rompre
le dialogue en février 2002.
Le
Plan Colombie : plan de guerre ou plan de paix ?
Il faut dire qu’en
2000, la Colombie et les Etats-Unis ont signé
un plan " pour la paix, la prospérité
et le renforcement de l’Etat " connu sous le
nom de plan Colombie. À la clé pour
les colombiens : une aide américaine,
pour l’essentiel militaire, de 1,3 milliard de dollars,
destinée à mener une guerre totale
contre les narcotrafiquants et officieusement contre
la guérilla.
Au vu des réactions
des FARC et de l’ELN, qui l’ont rejeté d’emblée,
le moins que l’on puisse dire est que le Plan Colombie
ne les a pas encouragé à déposer
les armes… Ainsi, dans un communiqué, les
FARC l’ont qualifié de "
stratégie criminelle qui rajoute un peu plus
d’huile sur le feu de notre conflit interne ".
Quant à l’ELN, il s’est tout simplement demandé
si le Plan Colombie est un plan pour la paix ou
pour la guerre avant d’affirmer qu’il "
mènera à une escalade du conflit armé
et social ".
Concernant le déploiement
du plan, les résultats sont plutôt
mitigés, comme le précise Eric Lair :
" il n’y a pas
encore d’effets significatifs et quantifiables à
l’échelle nationale contre les cultures illicites.
En revanche, dans son volet militaire, il a accru
la mobilité aérienne de l’armée
colombienne qui dispose de plus d’hélicoptères
destinés à la lutte anti-drogue. Cependant,
à la demande des autorités colombiennes,
l’utilisation des armes du Plan contre la guérilla
et les paramilitaires est à l’étude
au Congrès américain ".
Quel
rôle pour les Etats-Unis ?
Pour mieux justifier
leur rejet du Plan Colombie, la guérilla
l’associe à une ingérence américaine
dans les affaires intérieures de son pays.
Des ingérences qu’elle dénonce comme
étant avant tout économiques et intéressées.
Ainsi, lors d’une allocution, le commandant Raul
Reyes, porte-parole des FARC dénonçait
: " Les
intérêts américains en Amérique
Latine sont énormes. Pour les Etats-Unis,
ce continent est le troisième marché
régional en termes d’exportations. (…) Le
montant des investissements directs des Etats-Unis
en Amérique Latine est conséquent.
En 1992, il atteignait 89 milliards de dollars,
soit un cinquième des investissements américains
dans le monde la même année. "
Toujours selon Raul
Reyes, " le potentiel
économique et les atouts géostratégiques
que l’Amérique Latine offre aux Etats-Unis
les incitent à avoir recours à toutes
les mesures possibles et imaginables pour défendre
leurs intérêts ".
De son côté,
Washington n’hésite plus à qualifier
la guérilla colombienne de narcotrafiquants,
voire de terroristes. Qu’en est-il exactement ?
Selon Eric Lair, l’ELN et les FARC se sont effectivement
impliquées dans les filières du trafic
de drogue depuis les années 80. Elles contrôleraient
surtout les zones de culture et certaines voies
d’exportation à l’intérieur du pays.
" Pour autant
la thèse d’une narco guérilla doit-être
manipulée avec précaution car leurs
structures ne sont pas nécessairement identiques
à celles des réseaux de drogue traditionnels
pas plus que leurs objectifs. Ce sont aussi des
acteurs du conflit qui ne sont pas dénués
d’une dimension politique de par leur discours,
aussi pauvre soit-il, et de par leur capacité
de contrôle de populations et de territoires
", souligne-t-il.
Des
relations néanmoins cordiales entre les deux
pays…
Sur le plan officiel,
les relations entre la Colombie et les Etats-Unis
se sont néanmoins améliorées.
Conformément à la demande de Washington,
le Président Pastrana a augmenté les
efforts de son pays pour lutter contre l’éradication
des cultures illicites, sans grand résultat.
En contrepartie, la Colombie bénéficie
d’une aide américaine accrue, dont elle estime
avoir besoin. Au grand dam de la guérilla
qui persiste dans la lutte armée, paramilitaires
aux trousses. Qui rompra le cercle vicieux ?
Catherine
Graciet
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