Développement
durable : un concept pérenne ?
Septembre
2002 - Frédéric Mar
Le
concept de développement durable revient
à nouveau à la une de l'agenda politique
international avec le Sommet de Johannesburg consacré
à l'avenir de la planète. Depuis son
émergence en 1972 lors de la Conférence
des Nations Unies de Stockholm, ce terme de développement
durable domine aujourd'hui les débats à
l'échelle internationale. Retour sur la signification
et les enjeux d'un concept-clef du XXIème
siècle.
Les
contours du concept
1972,
Stockholm. Les Nations Unies organisent la première
conférence internationale sur l'environnement.
Pour la première fois, et deux ans après
le rapport alarmiste du Club de Rome sur l'état
de la planète baptisé " Halte
à la croissance ! ", les fragiles équilibres
écologiques de la planète mobilisent
la communauté internationale. A l'occasion
de ce sommet historique, le concept " d'écodéveloppement
" apparaît pour souligner la nécessité
de concilier respect de l'environnement et développement
économique. Mais, il faudra attendre le rapport
"Brundtland " de 1987 (1) pour voir apparaître
la notion actuelle de développement durable.
Selon
les auteurs du document, le développement
durable est «un développement qui
répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations
futures à répondre aux leurs. [...]
Deux concepts [étant] inhérents à
la notion : le concept de besoins et plus particulièrement
des besoins essentiels des plus démunis,
à qui il convient d'accorder la plus grande
priorité, et l'idée des limitations
que l'état de nos techniques et de notre
organisation sociale imposent sur la capacité
de l'environnement à répondre aux
besoins actuels et à venir». Ainsi,
la mise en pratique des principes fondateurs du
développement durable passe par une distribution
suffisante des richesses entre tous les membres
d'une génération humaine (solidarité
intra-générationnelle) et par une
gestion de ces ressources à même de
préserver leur pérennité pour
satisfaire les besoins futurs (solidarité
intergénérationnelle). Les contours
du concept se dessinent alors grâce aux deux
objectifs qui le sous-tendent : lutte contre la
pauvreté et préservation des ressources
naturelles.
Depuis
1987, le concept de développement durable
a fait l'objet de nouvelles tentatives de définition
et de nouveaux apports, tant au niveau institutionnel
transnational (Sommet de Rio de 1992, Sommet mondial
pour le développement social de Copenhague
de 1995) ou national (Propositions pour une stratégie
nationale de développement durable - contribution
du gouvernement français, mars 2002), qu'au
niveau des organisations non gouvernementales oeuvrant
sur les champs de l'aide au développement
ou de la sauvegarde de l'environnement.
Le
développement durable, développement
de l'homme ou préservation des ressources
naturelles ?
La
reconnaissance de l'existence de deux pôles
du développement durable, à savoir
l'homme et son environnement, pose un premier problème
: un élément prédomine-t-il
sur l'autre ? L'écologique prime-t-il sur
le socio-économique ? Est-ce qu'à
promouvoir la satisfaction des besoins de tous,
on ne risque pas d'appauvrir davantage les écosystèmes
? Au contraire, la préservation de ceux-ci
n'est elle pas un obstacle à la poursuite
du " bien être social " ? En un
mot, n'existe-t-il pas une dichotomie entre développement
humain et développement durable (2), alors
même que le second doit englober et impliquer
le premier, comme le rappelle la Déclaration
de Rio de 1992 ? [«Tous les Etats et tous
les peuples doivent coopérer à la
tâche essentielle de l'élimination
de la pauvreté qui constitue une condition
essentielle du développement durable, afin
de réduire les différences de niveaux
de vie et de mieux répondre aux besoins de
la majorité des peuples du monde»].
On
constate l'existence d'un lien fort - voire d'une
totale adéquation dans certains cas - entre
pauvreté économique et pauvreté
écologique, à l'image de la situation
de la majeure partie des ruraux des pays du Sud.
La pauvreté (issue pour partie d'une carence
de ressources naturelles) peut générer
des comportements aux conséquences écologiques
désastreuses (ex. : surexploitation des seuls
- et rares - biens naturels disponibles jusqu'à
l'épuisement complet de ressources uniques
et irremplaçables). En réalité,
le développement de l'homme serait intrinsèquement
lié à une bonne gestion (une gestion
durable) de ses ressources naturelles. Non seulement
il n'y aurait pas opposition, mais au contraire
" un lien direct entre certaines formes de
défense de l'environnement et les luttes
pour la justice sociale " (3) et réciproquement.
Le
développement durable aujourd'hui, un inventaire
à la Prévert ?
Si
l'on admet que l'opposition entre développement
de l'homme et sauvegarde de la nature n'est pas
pertinente en ce que l'un et l'autre sont liés,
le concept de développement durable suscite
aujourd'hui un autre débat, celui de ses
limites actuelles. Le succès grandissant
de ce concept aux yeux de nombreux acteurs (Etats,
ONG, entreprises
) a rendu ses contours flous
et réduit son efficacité. Le Comité
français pour le sommet mondial du développement
durable, chargé de préparer la contribution
française au Sommet de Johannesburg, a ainsi
mis en lumière la complexité du concept.
Aux côtés du socle fondamental ("
assurer les besoins fondamentaux [et] protéger
les biens publics mondiaux "), sont mises en
avant de nombreuses autres recommandations ("
garantir les libertés publiques, promouvoir
la justice sociale, soutenir la justice économique,
stimuler la justice écologique "), que
viennent compléter une liste impressionnante
d'autres sujets de réflexion (4) : l'eau,
l'énergie, la santé, la coopération
internationale, le commerce éthique et équitable,
les inégalités sociales et écologiques,
les villes et les autorités locales, l'agriculture
et la sécurité alimentaire...
Ainsi,
le concept de développement durable renverrait
à une nouvelle façon de produire et
de consommer, à une nouvelle façon
d'envisager l'économie, à une nouvelle
manière de décider (la participation
étant, comme cela est rappelé dans
la Déclaration de Rio , un des piliers du
développement durable : " la meilleure
façon de traiter les questions d'environnement
est d'assurer la participation de tous "),
de pratiquer la démocratie (à l'échelle
locale, nationale, internationale). La notion aurait
également trait à la redynamisation
des solidarités par la révision des
rapports Nord/Sud, par une nouvelle conception du
rapport au temps, du rapport à l'espace (aménagement
urbain (agendas 21 locaux), relation villes/campagnes)
; le développement durable serait aussi rénovation
de la justice ; promotion de l'accès au droit...
Le
développement durable serait tout à
la fois accès à des droits civils
et politiques - paix, démocratie et participation
(6)-, accès à des droits économiques
et sociaux (justice sociale, solidarité,
promotion du " bien être social "
à l'échelle planétaire), préservation
de l'environnement et accès à des
droits écologiques (justice écologique),
accès à l'éducation et à
la culture. Est-ce à dire que tout est développement
durable et que le développement durable est
tout, méta-concept aux contours aujourd'hui
flous et fluctuants ? L'intérêt du
concept comme outil d'analyse de la réalité
du monde et comme support à la promotion
de nouvelles pratiques individuelles et collectives
est la transversalité de la grille de lecture
qu'il propose. Cependant, au risque de paraître
trivial, on rappellera cet adage selon lequel "
qui trop embrasse mal étreint ". Aussi,
pour qu'il garde de sa pertinence, le développement
durable ne doit pas se résumer à un
inventaire à la Prévert.
Marché
et développement durable : un mariage contre
nature ?
L'appropriation,
l'absorption par le marché du concept génère
aujourd'hui une nouvelle série d'interrogations
sur sa pertinence. On observe en effet la multiplication
d'expressions comme " entreprises éthiques
", " entreprises citoyennes " ou
" entreprises respectueuses de l'environnement
" qui tendent à signifier la prise en
compte des problématiques liées au
développement durable par les acteurs économiques
qui y recourent. Des normes de certification sont
même établies pour être attribuées
à celles des entreprises les plus responsables.
Si de nouveaux modes de production émergent
effectivement chez certaines d'entre elles, on peut
légitimement s'interroger sur la finalité
des revendications d'appartenance à la philosophie
du développement durable de nombre d'autres.
Les incantations ne sont bien souvent que des effets
d'annonce relevant d'une stratégie marketing
et sont parfois en contradiction flagrante avec
les pratiques entrepreneuriales réelles.
Après
vingt années de réflexion et de combats
sur le front du développement durable, les
nombreuses interrogations qui pèsent sur
le concept peuvent-elles laisser croire qu'il soit
devenu une coquille vide, un étendard fait
de " vux pieux " brandi par des
Etats s'engageant de manière emphatique à
" faire de la lutte contre la pauvreté
[...] leur objectif suprême " et à
préserver pour les générations
futures les biens communs de l'humanité ?
Malgré cette tendance à devenir "
un catalogue de bonnes mesures ", malgré
les risques de confiscation par une logique de marché
qui ferait du développement durable une étiquette,
un argument marketing, " la notion a besoin
d'être encouragée " (8). Car,
au travers de ce concept perfectible mais nécessaire,
c'est le droit le plus fondamental de l'homme d'aujourd'hui
et de demain qui est promu : celui de vivre dignement
dans un environnement social, écologique
et économique préservé.
Frédéric
Mar
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(1)
" Notre avenir commun ", rapport de la
Commission mondiale sur l'Environnement et le Développement,
1987
(2)
Denis Clerc, " Développement humain,
développement durable - quoi de neuf ? ",
Economie & Humanisme, numéro 360, mars
2002
(3)
Philippe Blanchet, " Quel développement
? Humain parce que durable ", Economie &
Humanisme, numéro 360, mars 2002, page 16
(4)
Liste des " thèmes de réflexion
prioritaires " figurant sur la plaquette de
présentation du colloque de Rennes des 1er
et 2 juillet 2002 organisé par le Comité
français pour le sommet mondial du développement
durable
(5)
Depuis le Sommet de la Terre sur l'environnement
et le développement de 1992 (Sommet de Rio),
l'éthique du développement durable
repose sur les principes de solidarité, de
précaution et de participation.
(6)
cf. Déclaration de Rio : " La paix,
le développement et la protection de l'environnement
sont interdépendants et indissociables "
(7)
Voir les exemples développés par Hélène
Poimboeuf et Sophie Szymbowiak dans Les entreprises
actrices du développement durable ?, Economie
& Humanisme, numéro 360, mars 2002, page
44
(8)
Vincent Berthet, Une alerte, un appel, Economie
& Humanisme, numéro 360, mars 2002