Les
tensions entre la Côte d'Ivoire et le Burkina
Faso menacent
un équilibre régional fragile
Septembre
2002 - Olivier Blot
Les
relations entre la Côte d'Ivoire et le Burkina
Faso sont une fois encore sur le fil du rasoir.
La situation d'interdépendance économique
et démographique entre ces deux pays voisins
pourrait transformer en guerre civile ivoirienne,
ou en conflit transfrontalier, le moindre incident
mal géré. Leurs opinions publiques,
galvanisées par des années de rancurs
et d'évènements dramatiques, sont
prêtes à se saisir de la moindre occasion
pour en découdre. Les autres pays de la sous
région, qui comptent eux aussi beaucoup de
ressortissants en Côte d'Ivoire, se trouveraient
fatalement entraînés si la situation
venait à dégénérer.
C'est
un meurtre, celui d'un opposant ivoirien accueilli
par les autorités burkinabés, qui
pourrait cette fois mettre le feu aux poudres entre
ces deux voisins d'Afrique de l'Ouest. Les médias
ivoiriens ont beau jeu de faire remarquer que la
victime étant hébergée sous
bonne garde dans la résidence des hôtes
à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso,
et que son assassinat n'a pu se commettre sans la
complicité de ses protecteurs. Et la presse
burkinabée de se demander à qui profite
le crime
Balla
Keita, c'est son nom, était un ancien ministre
d'Houphouet Boigny, mais surtout c'était
un proche du Général Gueï. Le
Général Gueï qui était
arrivé au pouvoir en Côte d'Ivoire
à la faveur d'un putsh la veille de Noel
1998, avait eu du mal à accepter le résultat
des urnes qui devait porter l'an dernier l'actuel
président ivoirien, Laurent Gbagbo, au pouvoir.
Donc effectivement, à qui profite le crime
Mais au delà de cet événement
certes tragique, c'est l'équilibre de la
région tout entière qui est menacé
à chaque nouvel incident.
Des
liens étroits
Les
liens qui unissent ces deux pays avant de les diviser,
sont étroits et anciens. La Côte d'Ivoire
compte en effet dans sa population une part importante,
de l'ordre de 20%, de burkinabés d'origine.
Et c'est là à la fois une cause de
tension et un risque d'embrasement.
Ces burkinabés sont arrivés en Côte
d'Ivoire à l'époque de la colonisation
française pour les plus anciens et jusqu'à
très récemment pour les derniers venus.
Eux et leurs descendants ont contribué à
mettre en valeur le pays, à en faire une
nation prospère, notamment en développant
les cultures d'exportation source de devises que
sont le cacao et le café.
Et
du temps du président Houphouet qui maintenant
d'une main ferme la cohésion entre les différentes
communautés de son pays, les tentations xénophobes
restaient ponctuelles. Puis vint la crise économique,
l'ajustement structurel qui devait renvoyer au secteur
informel, et souvent à l'agriculture, les
ivoiriens de souche dont on avait dégraissé
la fonction publique. Et là forcement, ces
derniers voulurent récupérer les terres
que les immigrants burkinabés avaient conquises
sur la forêt et exploitées jusqu'alors.
Des hommes politiques ivoiriens qui voulaient conquérir
ou garder le pouvoir après la disparition
d'Houphouet en 1993, eurent tôt fait de surfer
sur le mécontentement et de prôner
les valeurs de l'ivoirité, préférence
nationale à la mode ivoirienne. Parmi eux
le président Konan Bédié, dauphin
d'Houphouet et qui passa un fort mauvais réveillon
de Noel 1998, en fuite, réfugié sur
une base militaire française avant d'être
éxfiltré avec famille et valises.
Parmi eux aussi, l'actuel président Laurent
Gbagbo, dont le parti, le PDCI fit de l'ivoirité
un de ses chevaux de bataille.
Et les incidents, les heurts ou les exactions à
l'encontre de la communauté burkinabé
se multiplièrent, souvent dans l'indifférence
des autorités du pays, quand ce n'était
pas avec la complicité de la force publique.
Les drames, assassinat sauvages de paysans, bavures
récurrentes de la police ivoirienne s'ajoutaient
aux humiliations, aux brimades et au racket systématique
dont sont victimes les ressortissants burkinabés
sur le sol de la Côte d'Ivoire.
Les
autorités burkinabés aux abonnés
absents
L'opinion
publique burkinabée fut très impliquée
dès l'amorce de ces évènements.
Qui dans ce pays n'a pas des membres de sa famille
en Côte d'Ivoire ? Chaque incident, chaque
drame mobilise. Ainsi, pris en tenaille dans les
soubresauts politiques ivoiriens et stigmatisés
comme fauteurs de troubles et comploteurs, les burkinabés
de Côte d'Ivoire durent même prendre
l'exil et venir se réfugier au Burkina Faso.
Les esprits dans les rues de Ouagadougou et jusqu'au
fond des campagne s'échauffèrent et
commencèrent à piaffer.
Mais curieusement, les autorités du Burkina
Faso, très occupées qu'elles étaient
dans des opérations militaro-commerciales
occultes en Angola, au Libéria ou en Sierra
Léone, ne prirent jamais vraiment fait et
cause pour leurs ressortissants menacés.
Il est vrai, à leur décharge, que
le pays enclavé dépend beaucoup des
importations qui transitent par le port d'Abidjan
en Côte d'Ivoire justement
Mais d'autres pays de la région, également
dépendants de la Côte d'Ivoire, surent
se montrer plus fermes quant au sort de leurs ressortissants.
C'est le cas du Mali notamment.
Car il est important de savoir que si les burkinabés
sont nombreux en Côte d'Ivoire, ils ne représentent
que la moitié des étrangers établis
dans le pays. Maliens, Guinéens, Libériens
et Togolais sont nombreux aussi. On peut donc mesurer
comme la situation serait explosive à l'intérieur
même de la Côte d'Ivoire si la tension
entre Burkinabés et Ivoiriens venait à
dégénérer, faisant de 40% de
la population du pays des ennemis de fait.
A l'extérieur, ce scénario ne pourrait
que dégrader une situation régionale
déjà bien précaire. Parmi les
voisins directs ou proches de la Côte d'Ivoire,
le Libéria et la Sierra Leone stagnent sans
plus guère d'Etat dans une guerre civile
qui ne finit que pour mieux reprendre ensuite. La
Guinée peine justement à contrôler
sa région frontalière est. Quant au
puissant Ghana, il observe d'un il plus qu'attentif
les événements chez son voisin de
l'ouest, partagé entre la protection de ses
ressortissants présents sur le sol ivoirien
et la concurrence qui l'oppose à la Côte
d'Ivoire pour le leadership sous régional.
Le
grain de sel des autorités
Et
pour une fois, il semble que les autorités
du Burkina Faso, pourtant pas très regardantes
sur les liquidations politiques, aient pris la mouche.
Dans les jours qui suivirent l'assassinat de Balla
Keita, le 1er août dernier, elles passèrent
à l'offensive en diligentant, et ce n'est
pas leur habitude, une enquête judiciaire.
Puis de se lancer dans une chasse aux espions ivoiriens
après que le ministre ivoirien de l'intérieur
eut fort maladroitement prétendu en avoir
dans la place. On mis à l'index le personnel
diplomatique ivoirien en poste à Ouagadougou,
on arrêta le représentant de l'AFP
au Burkina Faso, un ressortissant ivoirien. S'il
a été depuis relâché,
l'enquête n'a jusqu'ici rien donné.
Et les rancurs, de part et d'autre de la frontière,
n'ont fait que grandir des échanges assez
colorés que se sont adressés les deux
gouvernements par médias interposés.
Olivier
Blot
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