La
crise en Afghanistan a pour conséquence
de faire réapparaître, d'une manière légitime,
la République islamique d'Iran sur la scène
diplomatique internationale. Après plusieurs
mois de crise, le rôle de l'Iran a largement
été celui d'une puissance stabilisatrice.
Les attentats du 11 septembre 2001 constituent-ils
un tournant dans les relations entre Washington
et Téhéran ? Décryptage.
Deux
décennies de blocage
La
crise en Afghanistan a pour conséquence
de faire réapparaître, d'une manière légitime,
la République islamique d'Iran sur la scène
diplomatique internationale. En effet, depuis
la révolution islamique, en 1979, la mise
au ban de l'Iran fut décrétée par l'ensemble
de la communauté internationale et avant
tout par les Etats-Unis, qui, traumatisés
par l'affaire des otages, organisèrent l'endiguement
du régime iranien. Ainsi, fort du soutien
américain, Saddam Hussein lança son pays
dans un conflit meurtrier avec son voisin
persan. Sorti très affaibli de cet affrontement,
Téhéran affirma sa neutralité lors de la
seconde guerre du Golfe opposant l'Irak
à une coalition internationale, dès lors
les Américains focalisèrent davantage leur
attention sur Bagdad. Toutefois, le régime
de Téhéran fut inscrit, dans le cadre de
la redéfinition de la politique étrangère
américaine, nécessaire après l'effondrement
de l'Union soviétique, parmi les nouvelles
menaces pesant sur les intérêts de Washington.
L'Iran se vit attribuer le supplétif indésirable
de Rogue State ou " Etat voyou ", qui devint
le véritable leitmotiv des dirigeants américains.
L'hostilité
de la classe politique américaine à l'égard
de Téhéran se concrétise, tout au long des
années 1990, par le vote au Congrès de nombreuses
lois sanctionnant cet Etat. Lui fut constamment
reproché son caractère proliférant, c'est-à-dire
sa volonté réelle ou non d'acquérir ou de
fabriquer des armes de destruction massive,
et de soutenir le terrorisme, notamment
contre Israël. A ce titre, l'intransigeance
de l'administration américaine vis-à-vis
de l'Iran résulte principalement des pressions
intenses exercées par le lobby pro-israélien
aux Etats-Unis, ainsi que celles de l'Etat
hébreu, celui-ci stigmatisant la République
islamique comme une menace terrible pour
sa sécurité et pour la paix au Moyen-Orient.
En août 1996 fut votée l'Iran Libya Sanctions
Act ou ILSA, qui interdit à toute société
étrangère d'investir pour plus de 20 millions
de dollars dans le secteur des hydrocarbures
en Iran. Cette législation, renouvelée récemment,
doit empêcher l'utilisation par Téhéran
des bénéfices engendrés grâce aux investissements
étrangers pour moderniser ses forces armées
et se doter d'armes non-conventionnelles.
La reconduction de l'ILSA en août 2001,
au terme d'un âpre conflit d'intérêts entre
les lobbies pétroliers et juifs, suscita
un regain de tension entre l'Iran et les
Etats-Unis, et c'est dans ce climat peu
propice à toute évolution de leurs relations
bilatérales que survinrent les attentats
du 11 septembre 2001.
Le
11 septembre constitue-t-il un tournant
pour les relations américano-iraniennes
?
Le
message de condoléances et la condamnation
sans équivoque du terrorisme par le président
iranien, Mohammad Khatami, furent suivis
d'une déclaration du secrétaire d'Etat américain,
Colin Powell, dans laquelle celui-ci exprima
sa satisfaction et précisa que cette réprobation
du terrorisme par les autorités iraniennes
laissait entrevoir de nouvelles opportunités
dans les relations irano-américaines.
Confrontés à la nécessité d'obtenir un large
consensus autour de leur engagement contre
le réseau Al-Qaïda et le régime des Taliban,
l'objectif premier des Etats-Unis fut tout
d'abord de ne pas susciter l'hostilité ouverte
de Téhéran. En outre, Washington ne pouvait
ignorer l'importance géostratégique de l'Iran,
de même ses liens étroits avec l'Alliance
du Nord étaient à prendre en considération.
Le
ballet diplomatique des représentants des
pays occidentaux à Téhéran prouve que l'intervention
active de l'Iran fut largement sollicitée
par la communauté internationale. Les victoires
fulgurantes de l'Alliance, avec en particulier
la prise de Kaboul le 12 novembre 2001,
font apparaître avec plus d'acuité la question
de l'après-taliban. Sur ce point, les divergences
entre Téhéran et Islamabad demeurent, même
si elles ont été nivelées suite aux reculades
pakistanaises, notamment sur le terme ambigu
de " Taliban modérés " qui se transforma
en " Pachtounes modérés ", plus acceptable
pour les autorités iraniennes. Il semble
probable que l'Iran sera convié à exercer
son influence sur les chefs tadjiks pour
les convaincre de se plier au projet élaboré
par l'ONU, prévoyant l'envoi d'une force
internationale et l'ouverture d'un processus
politique.
Un
jeu subtil typique du monde persan
Bien
qu'il soit encore trop tôt pour tirer des
conclusions, les positions iraniennes jusqu'à
présent se sont inscrites dans une certaine
ambivalence. Hésitant entre une attitude
ferme et un pragmatisme géopolitique, le
jeu diplomatique iranien semble se caractériser
par une subtilité dont le but inavoué est
d'assurer le retour de l'Iran sur la scène
internationale. En
effet, de nombreux éléments dénotent la
fermeté de Téhéran à l'égard des Etats-Unis.
Tout d'abord, les dirigeants iraniens affirmèrent
que leur pays ne participerait à une coalition
internationale contre le terrorisme qu'à
condition qu'elle soit sous l'égide de l'ONU
et non pas sous hégémonie américaine. Malgré
tout, cette fermeté ne s'est cantonnée qu'à
des déclarations de pure forme, comme lorsque
les autorités iraniennes refusèrent l'utilisation
de leur espace aérien à toute puissance
étrangère, alors que cela ne leur a jamais
été demandé. Au demeurant, les critiques
concernant les frappes américaines peuvent
paraître légitimes au vue des risques déstabilisateurs
induits par l'afflux massif de réfugiés
afghans sur le territoire iranien. Enfin,
en tant qu'Etat musulman important, la République
islamique se devait de condamner les bombardements
dont souffre la population civile afghane.
Néanmoins, au-delà de ce discours peu conciliateur,
une analyse de la problématique articulant
les positions iraniennes actuelles démontre
qu'elles suivent clairement une ligne pragmatique.
Ainsi, Téhéran a tout intérêt à voir chasser
les Taliban de Kaboul, et cela pour des
raisons multiples. Sur le plan idéologique,
le chiisme iranien est l'ennemi déclaré
du sunnisme fanatique prôné par les " étudiants
en théologie ". Mais surtout, Téhéran dénonce
la participation du régime taliban dans
l'organisation de raids islamistes sur son
territoire, ainsi que dans celle du trafic
de stupéfiants, contre lequel l'Iran s'est
investi activement. C'est pourquoi, la République
islamique soutient depuis de nombreuses
années l'Alliance du Nord, et en particulier
les forces tadjiks de feu le commandant
Massoud. Ce
pragmatisme a finalement amené Téhéran à
entrer en relations étroites avec le Pakistan,
alors que les deux pays étaient en froid
depuis la victoire des Taliban en 1996,
afin de coordonner leur action pour trouver
une solution politique à ce conflit, acceptable
pour tous les partis. Des négociations indirectes,
par l'intermédiaire du gouvernement britannique
ou de l'ambassadeur suisse à Téhéran, se
déroulèrent entre l'Iran et les Etats-Unis.
Durant un temps, la République islamique
exprima ses inquiétudes quant à une éventuelle
solution pakistano-américaine et revendiqua
hautement son droit à participer à l'élaboration
du système politique devant succéder au
régime taliban. Dans cette optique, elle
joua certainement de ses liens privilégiés
avec l'Alliance du Nord pour affirmer son
caractère de partenaire incontournable.
Le soutien massif, mais tardif, des forces
militaires américaines à l'Alliance démontre
que l'Iran est parvenu à faire prendre en
considération ses intérêts et ceux de ses
protégés.
Une
reconnaissance internationale de Téhéran
Après
deux mois de crise, le rôle de l'Iran a
largement été celui d'une puissance stabilisatrice.
Le temps où l'on fustigeait cet Etat révolutionnaire
et déstabilisateur pour son environnement
régional proche est révolu. La diplomatie
iranienne en oeuvrant par un subtil mélange
de fermeté, non feinte car les griefs de
Téhéran à l'encontre des Etats-Unis subsistent,
et de pragmatisme a permis le retour plein
et entier de l'Iran dans le concert géostratégique
international. En monnayant leur coopération
dans la résolution du conflit afghan et
en l'associant à une politique de détente
avec l'Occident, les autorités islamiques
recherchaient en premier lieu la reconnaissance,
pour leur pays, du statut de puissance régionale.
Cependant,
la situation actuelle ne comporte pas que
des avantages pour la République islamique,
en effet, il est nécessaire de souligner
que Téhéran éprouve un malaise légitime
face à l'installation, pour une durée non
déterminée, des forces armées américaines
en Asie centrale, région dont elles étaient
absentes jusqu'à présent. L'Iran, qui reste
officiellement l'adversaire de Washington,
se retrouve réellement encerclé par la présence
militaire américaine dans le Golfe et dans
l'espace centrasiatique. Pour cette raison,
à l'instar de la Russie, Téhéran en a appelé
très rapidement à la gestion onusienne de
ce conflit afin de relativiser le poids
des Etats-Unis. Concernant
l'avenir des relations américano-iraniennes,
cette crise internationale peut aboutir
à une reconfiguration des rapports bilatéraux,
à ce titre, la condamnation du terrorisme
par Khatami constituera peut-être l'élément
tant attendu par la classe politique américaine
pour réorienter la politique étrangère des
Etats-Unis vers une normalisation avec Téhéran.