La
Chine à la croisée des chemins
Mars 2002- Régis
Soubrouillard
Plus
grand marché du monde, considérée comme
l'eldorado économique du XXIème siècle,
la Chine vient de faire son entrée dans l'Organisation
mondiale du Commerce après de longues tractations.
Expérimentant l'alchimie complexe de l'économie
socialiste de marché, l' «Empire du milieu»
subit une spectaculaire métamorphose. Face aux «déchaînements
des forces de l'argent», les Chinois s'adaptent tant
bien que mal. Retour sur une Chine à l'heure de la
mondialisation.
Dernier
reliquat d'Empire subsistant sur la planète, la Chine
reste une énigme et le PCC un objet politique non
identifié. Si, sur le plan rhétorique, le
communisme résiste (pour combien de temps ?), sur
le plan politique, Marx est tombé aux oubliettes
et le parti a renoué avec son passé nationaliste.
Le tout, en se jetant dans les bras depuis plusieurs années
de l'attractif modèle capitaliste et en maintenant
férocement son monopole politique. Déjà
le nationalisme était un élément de
base de la pensée maoïste, le marxisme-léninisme
jouant alors le rôle d'un argumentaire social et révolutionnaire.
Longtemps la Chine de Mao s'est définie comme une
réponse au modèle occidental, sorte de référence
pour les peuples colonisés du monde entier. Dans
les années 70 alors que se dessine un front stratégique
de collaboration avec Washington contre la Russie soviétique,
c'est le début de la politique internationaliste
chinoise.
Le
socialisme de marché
Deng
Xiaoping reprend à son compte cette doctrine de politique
étrangère usant plus que jamais du pragmatisme
comme ligne directrice sur le plan intérieur. L'ouverture
économique se fait prudente alors que la répression
politique est, elle, féroce et systématique.
L'influence occidentale qui perce dans les milieux universitaires
favorise l'émergence d'un idéal démocratique.
Après la répression du printemps de Pékin
(1989), c'est justement parce qu'il a démantelé
les réseaux dissidents (favorables à l'ouverture
politique, économique et internationale) qu'il fait
entrer définitivement la Chine dans le grand bain
des nations. Naît alors " l'extraordinaire "
concept de " socialisme de marché ", une
économie bureaucratique dirigée par une administration
centralisée mais ouverte aux tentatives libérales.
Au même moment la chute du mur de Berlin et de l'URSS
dessine un monde unipolaire, où les Etats-Unis sont
un allié obligatoire. Le renoncement à "
l' Autre modèle " est une exigence d'autant
que la Chine ne fait aucunement le poids en politique étrangère.
La schizophrénie du modèle chinois est totale.
L'ouverture est d'autant plus niée qu'elle est évidente.
"
Le piège du progrès
"
Aujourd'hui,
cherchant son chemin vers la modernité, le PCC tente
d'élaborer une doctrine -encore vague- cohérente
alliant entrée dans la mondialisation, libéralisme
économique, repli nationaliste et -intouchable- parti
unique. Le PCC considère le nationalisme comme la
seule voie susceptible de prévenir une explosion
de l'empire dont le peuple vit de plus en plus mal les inégalités
de traitement qu'elles soient de nature sociales, ethniques
ou religieuses. Dernier avatar des traditions communistes,
le nationalisme permet également de souder le peuple
contre des ennemis imaginaires - qui, selon l'actualité,
peuvent être intérieurs (" terroristes
" du Xinjiang, peuples insoumis du Tibet) ou étrangers
(" Le monstre américain ") -, et d'éluder
l'interdite question de la démocratie. Un grand écart
entre ouverture économique (OMC, JP) et ghetto politique
qui fait de la Chine, une «dictature dans la mondialisation»
selon l'expression du chercheur Jean Philippe Béjà.
"Revival"
confucianiste et fascination ultra-libérale
«Ayant
détruit tout ce qui peut s'opposer aux règles
de l'intérêt matériel, aux déchaînements
des forces de l'argent, le communisme place sa population
dans une situation de désert de sens qui est telle
que tout une série de succédanés se
présentent : sectes, religiosité, nationalisme»
ajoute le sinologue Jean luc Domenach. Le vide idéologique
sur lequel repose la société chinoise explique,
en effet, sans doute en partie la montée des mouvements
mystiques. Face à la montée des désordres,
le PCC a tenté l'orchestration d'un retour aux valeurs
confucéennes, soit une philosophie de l'ordre et
de l'autorité. Un " revival " identitaire
chargé de combler le désert idéologique
du régime, tout en apportant un socle intellectuel
à la course effrénée au progrès
(au libéralisme ?) qui caractérise la Chine
des années 90. Pourtant cette illusion idéologique
reste relativement légère dans une Chine qui
nie régulièrement sa culture, refuse de revisiter
son passé et d'affronter de face les questions de
la modernité. D'autant qu'on peut s'interroger sur
la validité de la pensée confucéenne
-qui n'a rien à voir avec la pensée économique-
dont Max Weber estimait qu'elle était à l'origine
de l'inexpérience capitaliste en Chine.
La
fracture sociale chinoise
A
l'approche du XXème Congrès du PCC, les dirigeants
chinois naviguent à vue, traitant au jour le jour
les sursauts populaires d'une crise sociale chronique. Si
l'ouverture à l'économie de marché
a permis l'émergence d'une économie privée,
d'une bourgeoisie, au moment où se délitaient
les valeurs socialistes, la découverte de la société
de consommation, la plongée dans la mondialisation
ont provoqué des mutations inouïes dans la société
chinoise. Ainsi, le modèle communiste a laissé
la place à l'individualisme occidental, étranger
à la culture historique et sociétale chinoise.
Sur le plan économique, dans les centres urbains,
la croissance a largement favorisé l'enrichissement
des populations alors que dans les campagnes une bonne moitié
de la population chinoise est restée à l'écart
de ces progrès. Tout occupé à assurer
sa primauté politique, le PCC a renoncé à
tenter de traiter la " fracture sociale " qui
fragilise la société chinoise. Ce " déchaînement
des forces de l'argent " dans un pays dont la culture
en la matière est quasi nulle a aussi largement favorisé
les délires d'un capitalisme sauvage (corruption,
criminalité, exploitation de la main d'uvre,
dérive mafieuse).
Le
risque d'une crise impériale
Ainsi,
la Chine n'a connu que les extrêmes politiques, des
sentiments de frustration consumériste induits par
50 ans de communisme, à la fascination d'une partie
des intellectuels chinois pour le modèle ultra-libéral,
dont certains apprécient le résumé
: "l'efficacité avant la justice". C'est
là le paradoxe d'une Chine superpuissance en éternel
devenir toujours contrainte de raccrocher les wagons du
modèle occidental (sans les notions d'Etat de droit
et de démocratie), car incapable d'inventer le sien.
Déjà à la fin du XIXème et au
début du XXème siècle, lors de la crise
impériale, la Chine avait du affronter un exode rural
vers les régions périphériques qui
s'était accompagné d'une décomposition
de la société chinoise. Le gouvernement des
Qing avait du parer au plus pressé, perdant une grande
partie de sa puissance et ratant le train de la modernisation.
Si cette fois-ci la Chine a accroché les wagons,
la légitimité politique et idéologique
du parti reste en suspens. Il élabore en ce moment
la mutation doctrinale qui conditionne sa survie en tentant
de s'appuyer sur les nouvelles élites urbaines. Le
risque étant pour lui d'y perdre son âme, faute
d'assumer publiquement sa mutation, et de se couper d'une
base populaire laissée à l'abandon face aux
effets néfastes de la mondialisation.
Face
à ce flou idéologique, le semblant de cohésion
nationale ne repose que sur des critères économiques
et l'utopie miraculeuse de la société de consommation.
Rien n'est à craindre tant que les taux de croissance
compteront deux chiffres. En revanche, si le rythme baisse,
l'hypothèse de voir l'Empire se fragmenter sous les
pressions ethniques et sociales risque de paraître
moins invraisemblable...
Régis
Soubrouillard