Les
efforts considérables consentis par la
Tunisie dans les années qui suivirent
l'indépendance pour développer l'alphabétisation
et la scolarisation des jeunes contribuent
aujourd'hui à distinguer l'économie tunisienne
de ses voisines nord-africaines. Sur le
plan de la maturité sociale, les rares
données disponibles et comparables mettent
en évidence une différence structurelle
entre la Tunisie, relativement proche
des standards de développement occidentaux,
et un Maroc encore archaïque, fortement
en retard par rapport à son image internationale.
La croissance annuelle marocaine en dents
de scie ces dernières années ne lui permet
pas, en effet, d'absorber une population
active encore grandissante, dans un contexte
de chômage élevé dont celui des diplômés
constitue sans doute le trait le plus
marquant et le plus inquiétant sur le
plan social.
De
la difficulté d'éduquer…
Ces
différences de niveau de développement
apparaissent, d'emblée, à travers quelques
indicateurs de base du développement social.
Le taux d'alphabétisation, par exemple,
est sensiblement plus élevé en Tunisie
(68%) qu'au Maroc (41%), ou même qu'en
Algérie (57%). Cette différence est d'autant
plus importante qu'elle est la conséquence
de plusieurs décennies de politique de
scolarisation, beaucoup plus volontariste
en Tunisie qu'au Maroc. Ainsi, si l'effort
financier fourni par le Royaume en faveur
des dépenses d'éducation a tout de même
été conséquent de 1980 à 1992 (en comparaison
avec des pays de même niveau de revenu),
il se trouve pourtant aujourd'hui dans
une situation préoccupante : les déficiences
en matière de scolarisation sont celles
qui ne se rattrapent pas, car s'il est
coûteux d'apprendre à lire à un enfant,
apprendre à lire à un adulte relève d'une
toute autre difficulté.
…aux
impératifs de l'ouverture
En
outre, les deux voisins nord-africains
entrent de plain pied dans une logique
de compétitivité consécutivement aux négociations
des accords du GATT-Uruguay Round et à
l'association étroite avec l'Union européenne
consacrant, dès 2010, la formation d'une
zone de libre-échange. Ainsi, c'est la
Tunisie qui, la première, a initié le
mouvement en signant le 17 juillet 1995
un accord d'association avec l'Union européenne.
Le Maroc l'a rejointe en novembre 1995,
signant un accord assorti de conditions
suspensives, notamment l'évolution de
la question des droits de l'homme.
Les perspectives d'ouverture accrue offrent
au Maroc et à la Tunisie de nouvelles
opportunités. L'accès à un marché
d'exportation plus vaste devrait être
de nature à stimuler des secteurs privés
qui, aujourd'hui, sont appelés à prendre
la relève de l'action étatique avec une
logique de performance qui leur est propre.
L'orientation à long terme de ces accords
est considérée comme incontournable. De
ces derniers résultera une nouvelle donne
risquant, non seulement de fragiliser
les équilibres macroéconomiques atteints
après des années d'assainissement, mais
également d'entraîner des réallocations
sectorielles qui auront de sévères conséquences
économiques et sociales. La situation
de l'emploi constitue probablement à cet
égard l'enjeu le plus délicat à gérer
pour ces deux pays. L'efficacité
de la formation de la main d'oeuvre dans
le secteur manufacturier exportateur,
comme dans le secteur du textile et de
l'habillement, prend dans ce contexte
une importance décisive, là
où les coûts de main-d'oeuvre
ne constituent plus véritablement,
pour la Tunisie comme pour le Maroc, un
avantage comparatif face à la concurrence
venue d'Asie et d'Europe centrale.
Engagée
trois ans plus tard que le Maroc dans
un programme d'ajustement structurel sous
l'égide du Fonds monétaire international
(FMI), la Tunisie présente cependant une
perspective plus contrastée : elle a déjà
su tirer partie de ses atouts grâce au
dynamisme de son secteur industriel exportateur
et à sa main-d'œuvre plus efficace parce
que mieux formée. Elle bénéficie pour
cela de la confiance des organismes internationaux.
Mais pour la Tunisie, cette avance indiscutable
est aussi un challenge : elle doit désormais
accélérer et donc affiner son développement,
les dix années à venir étant à l'évidence
plus ardues à mener que les dix années
passées…
Au
Maroc, l'amélioration du capital humain
doit constituer à présent un préalable
à toute performance en matière de productivité
et de qualité des produits exportés. Elle
prend ainsi une importance désormais stratégique
si le Royaume veut pouvoir non seulement
décoller, mais également préserver l'existence
de secteurs de l'économie devenus traditionnels.
C'est une tâche d'envergure, certes, mais
la longue tradition arabo-musulmane de
transmission du savoir, la culture et
la renommée internationale marocaines
donnent à penser que, avec les politiques
appropriées, le Maroc pourrait devenir
un concurrent efficace, à l'image de son
cousin tunisien, grâce à une ouverture
dynamique vers l'extérieur et à son inépuisable
potentiel humain.
Christophe
Nordman