Le
19 janvier dernier, lors d'une conférence
de presse tenue à Washington, Jack Boorman,
Directeur du Département de l'élaboration
et de l'examen des politiques du Fonds monétaire
international (FMI) établissait un premier
bilan de l'action du FMI en Corée, Indonésie
et Thaïlande. L'occasion pour l'institution
née à Bretton Woods de redéfinir ses modes
d'intervention et de surveillance pour les
années à venir.
Une
expertise défaillante au moment de
la crise asiatique
De
contrition, il n'était pas question, ce 19
janvier 1999, au siège du FMI. Tout juste
de modestie. Mais de cette modestie qui surprend
lorsqu'elle émane d'une institution plus connue
pour son arrogance que pour ses états d'âme.
C'est en effet, non sans humilité, que John
Boorman, responsable des politiques du Fonds
monétaire international, tirait un premier
bilan de l'action du FMI depuis le début de
la crise asiatique. Sans doute avait-il en
mémoire les multiples critiques qui furent
adressées, ces seize derniers mois, à l'institution
financière internationale. L'expertise économique
du Fonds monétaire ? Comment une institution
de cette importance, employant les experts
les plus compétents du moment, avait-elle
pu sous-estimer les faiblesses structurelles
des pays asiatiques, au premier rang desquelles
la fragilité de leur système financier et
bancaire ? Les mesures adoptées par le FMI
à partir de juillet 1997 ? La politique monétaire
imposée par le Fonds monétaire aux pays en
crise s'est révélée excessivement rigoureuse.
Elle a eu pour résultat immédiat une envolée
des taux d'intérêt qui n'a fait qu'accentuer
l'ampleur de la récession. John Boorman le
reconnaissait d'ailleurs volontiers lors de
sa conférence de presse. La capacité de persuasion
du FMI ? La tourmente financière n'aura pas
seulement ébranlé les analyses du Fonds monétaire.
C'est l'image même d'un FMI omnipotent, disposant
d'un " fauteuil " au Conseil des ministres
des gouvernements, qui a été sérieusement
écorné. Il est, de ce point de vue, significatif
que le FMI ne soit pas parvenu, avant juillet
1997, à convaincre le gouvernement thaïlandais
de procéder aux ajustements macro-économiques
nécessaires.
Analyse
défaillante, remèdes mal ajustés, autorité
contestée : le verdict serait sans appel si
certains n'invoquaient, à la décharge du Fonds,
des circonstances atténuantes. Rares, en effet,
sont ceux qui ont vu la crise se profiler
:pas même les agences privées de notation
(" rating ") qui attribuaient en juillet 1997
une notation " Triple-A " à l'Etat coréen,
c'est-à-dire une qualité de signature équivalente
à celle des pays du G7… Ensuite, l'incapacité
du FMI à convaincre ses interlocuteurs asiatiques
aura eu au moins un mérite: rappeler, notamment
à ses détracteurs, que le FMI ne peut escamoter
la souveraineté des Etats. Michel Camdessus,
Président du FMI, n'avait d'ailleurs pas manqué,
tout au long de la crise, de rappeler cette
stipulation essentielle des statuts de son
institution.
Le
FMI à l'heure des bilans ou les deux faces
de Janus
Tel
Janus, le FMI doit aujourd'hui embrasser d'un
même regard le passé et l'avenir, les erreurs
commises et la nécessité de redéfinir ses
modes d'intervention et de surveillance.Le
premier souci de MichelCamdessus est de consolider
l'assise financière du FMI, assise sérieusement
ébranlée par des interventions massives en
faveur des pays asiatiques : le FMI a débloqué
un peu plus de 36 milliards de dollars entre
juillet 1997 et janvier 1999, dont 21 milliards
pour la seule Corée du Sud... Le soutien accordé
depuis à la Russie et au Brésil n'a fait qu'accroître
ce besoin de liquidités. Il s'agit désormais
pour l'organisation internationale d'accroître
sa " surface financière " : Stanley Fischer,
professeur d'économie au Massachusetts Institute
of Technology (MIT), et Premier directeur
adjoint du FMI, demandait au début du mois
de janvier, à ses collègues de l'American
economic association que le FMI se dote des
moyens de jouer le rôle de prêteur international
en dernier ressort. Evolution qui ne va sans
susciter certaines réticences parmi les économistes.
Que le FMI puisse pleinement assumer son rôle
de régulateur du système monétaire international,
soit. Mais en devenant le Bon Samaritain des
Etats au bord de la banqueroute, l'institution
ne risque-t-elle pas d'accroître les problèmes
d' " aléa moral " ? Autrement dit, ne va-t-elle
pas inciter les investisseurs à davantage
de laxisme dans l'évaluation des risques supportés
? C'est pour minimiser cet effet pervers que
le Fonds monétaire a décidé la création, en
décembre 1997, d'une Facilité de réserve supplémentaire
(FRS) : il s'agit, suite à une perte de confiance
des marchés financiers, d'offrir un mécanisme
de crédit de court terme à des pays aux prises
avec des difficultés exceptionnelles de balance
des paiements. Le caractère ponctuel (un an
et demi à compter du décaissement) de cette
aide, combiné à des taux de commission très
élevés, est supposé minimiser le risque d'aléa
moral.
La
"bonne gouvernance", le nouveau
credo du FMI ?
Essentiellement
économiques, les leçons de la crise asiatique
n'en comportent pas moins une dimension politique.
Dans son rapport 1998, le FMI souligne en
effet l'importance qui devra, désormais, être
accordée aux enjeux de " bonne gouvernance
". Cette expression, empruntée aux anglo-saxons,
désigne la qualité des politiques publiques
et celle des institutions politiques: autrement
dit, elle renvoie à la transparence et à l'efficacité
des processus de décision politique. Or la
crise asiatique a révélé, notamment en Indonésie
et en Thaïlande, sinon en Corée, combien le
népotisme, le clientélisme, la corruption,
et les liens incestueux entre pouvoir politique,
milieux industriels et acteurs financiers
avaient fragilisé les fondements de ces économies
émergentes. Certes, ce serait faire un mauvais
procès au FMI que de lui reprocher d'avoir
ignoré cette dimension politique. Le 2 juillet
1997, Michel Camdessus déclarait devant le
Conseil économique et social des Nations Unies,
" La bonne gouvernance est importante pour
un pays à chaque étape de son développement.
Notre approche consiste à prendre en considération
les dimensions de la bonne gouvernance qui
sont directement liées à notre activité de
surveillance des politiques macro-économiques
" . Mais, il est désormais urgent d'incorporer
cette préoccupation à la démarche opérationnelle
du Fonds. La mise en oeuvre d'un " Code de
bonne conduite " en matière de transparence
fiscale, code adopté par le Conseil intérimaire
des Gouverneurs le 16 avril 1998, constitue
un premier pas dans cette direction. Pourtant,
il est à craindre que cet ensemble de mesures
techniques ne suffise à faire taire le chœur
des détracteurs. C'est en effet, l'existence
même du FMI qui est aujourd'hui contestée.
Les critiques radicaux, qu'ils soient "de
gauche" ou "de droite", étatistes ou ultra-libéraux,
établissent un constat identique : la crise
asiatique a souligné l'impuissance du FMI,
et lui a fait perdre toute crédibilité. Pour
les uns, l'institution de Bretton Woods est
un apprenti sorcier qui n'a pas su maîtriser
les processus de libéralisation qu'il avait
lui même initiés, et souvent imposés. Pour
les autres, nombreux au Congrès américain,
le FMI s'est au contraire révélé incapable
de mener à son terme le processus de libéralisation
des économies en développement. Le défi que
doit désormais relever M. Camdessus consiste
à redéfinir les missions du Fonds monétaire.
Certains commentateurs souhaitent une évolution
radicale qui verrait le FMI se transformer
en une Banque centrale mondiale. Perspective
ambitieuse qui ne manque pas d'allant. Mais
c'est sans compter les Etats membres qui ne
font guère mystère de leurs réticences : le
FMI ne peine-t-il pas à obtenir de ses actionnaires
une modeste augmentation de leur
quote-part ?
L'heure
des bilans est venue, pas celle des visions
grandioses... Si bien qu'aujourd'hui, le FMI
se trouve au milieu du gué : entre ceux qui
voient en elle un " démon ", et ceux qui plaident
pour l'avènement d'un " démiurge ", le Fonds
monétaire cherche une nouvelle légitimité...
et hésite.
Nicolas
Pinaud