L'arrivée
au pouvoir du réformateur Mohamad Khatami
en août 1997 représentait un immense espoir
pour les Iraniens, et surtout pour les jeunes
et les femmes qui voyaient en lui le progressiste
tant attendu. Les récents assassinats d'intellectuels
iraniens ont montré que la voie du changement
ne se fera pas sans heurts. Les Ayatollah
tiennent encore fermement les rênes du pouvoir
et n'ont pas l'intention de lâcher prise.
Au
moment où l'Iran achève les festivités du
vingtième anniversaire de l'accession au pouvoir
de l'imam Khomeiny (1979), le régime politique
évolue encore difficilement dans le pays.
L'ampleur des réformes entreprises par le
président Khatami est sans précedent.
La volonté de transparence, la visite aux
Etats-Unis du Ministre des Affaires étrangères
Kamal Kharazi en septembre 1998, la décision
de normaliser les relations diplomatiques
entre l'Iran et la Grande Bretagne étaient
tout simplement impensable quelques années
auparavant. Mais le contrôle exercé par les
conservateurs reste très fort. Installés aux
postes clés du régime, ils détiennent pratiquement
tous les pouvoirs et limitent considérablement
l'action du gouvernement Khatami. Les récents
assassinats d'intellectuels et de journalistes,
tous réformateurs, illustrent toute la difficulté
du président à proposer des changements. D'un
côté, le nouveau pouvoir en place tente d'instaurer
des mesures pour encourager la liberté d'expression
et la transparence, mais de l'autre, les "émirs"
du régime font tout leur possible pour déstabiliser
le gouvernement, y compris l'assassinat d'opposants.
Le guide suprême de la révolution ( l'Ayatollah
Ali Khamenei ) tient le véritable pouvoir
de décision et notamment les services spéciaux,
artisans des meurtres d'intellectuels. Et
la presse, aux mains des conservateurs, continue
d'exprimer sa méfiance envers la politique
de M. Khatami : "Le
peuple croyant d'Iran adhère encore de tout
cœur aux idéaux et aux principes de la révolution
islamique" écrivait dernièrement
l'influent quotidien Tehran Times.
Le
dilemme iranien
La
volonté du président se heurte à des pans
entiers de la société iranienne encore aux
mains des Ayatollah. La population, durement
affectée par la récession économique actuelle,
émet des doutes sur les résultats politiques
du gouvernement. Vingt ans après l'arrivée
au pouvoir de Khomeiny, le pays est toujours
dépendant à 80% du pétrole pour ses revenus
extérieurs. Cette dépendance à " l'or noir
" est justement l'un des principaux reproches
faits par les insurgés au régime impérial.
La dévaluation continue du prix du baril a
encore aggravé la situation économique, le
chômage et l'inflation touchent durement le
pays. Mais par dessus tout, les Iraniens fustigent
le manque de prévisions à long terme des responsables
politiques au pouvoir depuis vingt ans. La
position dans laquelle se trouve le gouvernement
illustre bien le dilemme iranien. Partagé
entre un clan de réformateurs, un clan de
conservateurs et des citoyens iraniens qui
adhèrent encore massivement à la révolution
islamique, le gouvernement doit ménager toutes
les susceptibilités. Le dernier meeting du
président a d'ailleurs révélé tout l'attachement
populaire au régime islamiste, la foule ayant
largement scandé des slogans anti-américains
et anti-israéliens au grand dam de M. Khatami.
A côté de cela, le gouvernement se sent poussé
à de nécessaires changements. Des changements
possibles à une seule condition : composer
avec tous les Iraniens. Et principalement
avec les paysans, principaux bénéficiaires
de la révolution islamique et défenseurs actifs
du régime en place, et le clergé chiite, pièce
maîtresse du pouvoir spirituel et temporel
en Iran.
La
jeunesse, moteur des réformes
Face
à l'immobilisme de la société actuelle et
des institutions, le président Khatami joue
la carte de la durée politique car il sait
que les changements se feront par la jeunesse.
Nés après la révolution, les jeunes représentent
aujourd'hui la moitié de la population. Ces
enfants du " baby-boom " post-révolutionnaire
atteignent désormais l'âge de la majorité
électorale - 15 ans en Iran - et constituent
le défi principal du régime pour la prochaine
décennie. Ces jeunes ont déjà largement contribué
à la victoire inattendue de M. Khatami à l'élection
présidentielle de 1997 contre un adversaire
issu du sérail conservateur. Le véritable
test pour le gouvernement aura lieu le 26
février prochain avec les premières élections
(municipales) au suffrage universel organisées
depuis le début du régime. Les deux factions,
réformatrices et conservatrices, s'affrontent
déjà depuis deux semaines à coup de meetings
et de rassemblements. Mais le vrai choc aura
sans doute lieu au printemps de l'année prochaine
avec les élections législatives générales.
Le contrôle du Majlis (parlement), verrou
encore dominé par les conservateurs, permettra
d'accélérer la politique des réformes et donnera
au président Khatami la pleine mesure de son
pouvoir institutionnel.
Pour l'heure, toute l'attitude de M. Khatami
consiste à avancer masqué et à attendre que
les Ayatollah commettent leurs propres fautes,
condamnables aux yeux des Iraniens. Cette
attitude conciliante peut parfois irriter
ses partisans qui souhaiteraient plus d'empressement
dans les réformes et plus de distanciation
face aux conservateurs, mais elle permet surtout
d'isoler les éléments " durs " du régime.
Cette stratégie du président réformateur sera-t-elle
payante ?
Philippe
VOGEL