La
Russie est-elle devenue la terre d'asile de
la criminalité organisée ? Un terrain de prédilection
pour de nouveaux barons de la finance et de
la politique ? Plongée dans une transition
douloureuse vers l'économie de marché, entre
chaos économique et mystère politique, l'ex-URSS
subit de plein fouet le fléau de la corruption
et de la délinquance. Au moment où le pays
devrait s'administrer une thérapie de choc
pour sortir de l'impasse actuelle, les russes
assistent avec impuissance à la criminalisation
de l'économie, de la finance et de la politique.
Retour sur un phénomène alarmant et une corruption
orchestrée à tous les niveaux.
Une
économie de l'ombre inquiétante
Alors
que le FMI a accordé l'année dernière un prêt
historique de 22,6 milliards de dollars au
gouvernement d'Eltsine , la Russie continue
de s'enfoncer dans une crise économique grave.
Confronté à l'effondrement du rouble, à une
hyper-inflation dramatique et à une libéralisation
sauvage de son économie, le pouvoir semble
dans l'incapacité de résoudre cette descente
aux enfers. De plus, entre 20 à 30 % de la
population vit en dessous du seuil de pauvreté,
et la plupart des fonctionnaires sont impayés
depuis plusieurs mois. Cette situation de
déliquescence de l'économie et de la société
semble pourtant faire le bonheur de certains.
C'est le cas de nouveaux barons de la finance
et de la politique qui ont réussi à s'engouffrer
dans les brèches de la transition vers l'économie
de marché et qui ont fini par alimenter et
renforcer une économie de l'ombre déjà présente
sous l'ère Brejnev. Car, depuis l'arrivée
au pouvoir du président Eltsine, une véritable
économie parallèle s'est organisée, héritière
des pratiques du marché noir. Selon une étude
récente portant sur l'évaluation de l'argent
détourné, entre 1992 et 1996, près de 60 milliards
de dollars aurait quitté la Russie ! Et les
sorties illégales annuelles avoisineraient
les 12 milliards de dollars ! Des évasions
fiscales et financières qui transitent dans
l'ombre de l'économie officielle et qui permettent
aux mafias russes de prospérer. D'ailleurs,
certains spécialistes considèrent que l'économie
souterraine représente entre 25% à 45% de
la circulation monétaire, et que les salaires
échappant à l'impôt constituent 80% de cette
masse financière. Comparé au budget de l'Etat
(20 milliards de dollars par an), il est légitime
de s'interroger sur ces circulations d'argent.
La transition vers l'économie de marché dérape
et transforme le pays en "nouvel éden"
pour l'affairisme et le clientélisme.
Car, ce qui surprend le plus dans cette Russie
d'un nouveau genre, c'est l'immobilisme du
pouvoir politique.
Un
pouvoir politique insaisissable
Face
à cette situation, le pouvoir fait la sourde
oreille et semble désemparé. Mais, s'agit-il
vraiment d'une incapacité décisionnelle ?
Ou bien est-ce plutôt l'expression d'une connivence
et d'une complicité entre groupes mafieux
et hiérarques de l'administration d'Etat ?
Réponse de Jean-Robert Raviot, spécialiste
de la Russie : "alchimie précaire et
mystérieuse, le pouvoir russe résulte surtout
de tractations entre les lobbies, le Kremlin,
les gouverneurs des régions ou les maires".
Ce mode de fonctionnement trouble profite
aux détenteurs de capitaux politiques, les
apparatchiks de l'ère libérale, et de capitaux
financiers, les nouveaux barons de la criminalité
organisée. L'imbrication entre pouvoir politique
et monde de la finance est telle que la Russie
arrive au hit parade pour la corruption des
signatures de contrats douteux. Une mécanique
perverse s'est mise en place avec la complicité
des plus hauts dignitaires de la Russie postcommuniste.
Selon Marie Mandras, chercheur au Centre d'Etudes
et de Relations Internationales, l'administration
actuelle serait même devenue un "vecteur
de corruption institutionnelle". Car,
contrairement aux idées reçues, la Russie
a préservé son système bureaucratique pour
accompagner le pays vers la libéralisation.
Cette situation donne aux administrations
un monopole de fait dans l'octroi des autorisations
et des procédures administratives. Permis
de construire, tampons d'autorisation, ou
encore cachets de l'autorité locale pour obtenir
un prêt bancaire sont quelques uns des privilèges
des fonctionnaires. Ainsi, certains n'hésiteraient
pas à négocier chèrement leurs autorisations
à des entrepreneurs. Cette corruption institutionnelle,
présente dans les provinces, prend de l'ampleur
dans les hautes sphères de l'Etat.
Une
montée en puissance de la pègre russe
Au
delà de la corruption rampante qui sévit à
tous les niveaux, la Russie devient la base
arrière de groupes mafieux et de gangs financiers,
préfigurant une forme de pègre russe. Ainsi,
selon Hélène Blanc, experte et criminologue
au CNRS, "les mafias russes s'organisent
par clans ethniques (slaves, caucasiennes,
asiatiques, ouzbeks, tchétchènes, azéries…)
sur la base de critères territoriaux ou corporatistes".
Chaque clan mafieux s'est accaparé un marché
spécifique : trafic d'organes et d'enfants
; vente de matières fissiles et nucléaires
; prostitution et pédophilie ; racket organisé
ou encore criminalité informatique. Certains
chefs de gang sont même devenus de puissants
entrepreneurs politico-mafieux à la tête d'un
petit empire économique. Véritables hommes
d'affaires internationaux, ils se protègent
derrière des investissements légaux ou font
œuvre de charité afin d'évacuer les soupçons.
Deux parrains présumés mais protégés de la
mafia russe ont récemment fait parler d'eux
: Sergueï Mikhaïlov et Boris Berezovski.
Le premier a été arrêté, jugé pour être
finalement acquitté en Suisse l'année dernière
pour ses activités financières dans les industries
de pointe et l'informatique. Mais aucune preuve
n'a été retenue contre lui. Le second a bâti
sa fortune sur Logovaz (société de
distribution de voitures), puis avec le groupe
pétrolier Sibneft avant de s'emparer
d'une chaîne de télévision et de plusieurs
titres de presse. Sa puissance financière
et politique est telle qu'il est à l'abri
des poursuites judiciaires dans son propre
pays. Ces nouveaux barons de la finance et
de la politique ont tissé un véritable réseau
d'influence leur assurant un avenir prospère
et lucratif. Depuis la fin de l'empire soviétique,
cette criminalité organisée a connu un développement
exponentiel. Selon les dernières études, le
nombre de groupes mafieux est passé de 700
en 1990, à près de 8000 en 1995, regroupant
environ 100 000 personnes. Aujourd'hui, la
Russie compterait entre 10 000 et 12 000 clans
criminels. Certains estiment que la part de
la criminalité organisée représenterait près
de 10% du PNB russe. Sans compter les banques,
les entreprises privées et publiques aux mains
de parrains sans scrupules. Une situation
alarmante qui n'a pas l'air d'inquiéter outre
mesure le président Eltsine préoccupé d'abord
par sa propre succession. Aussi, à 9 mois
de nouvelles élections législatives, et peut-être
d'élections présidentielles anticipées, les
nouveaux barons de la Russie continuent de
fourbir leurs armes et de prospérer en toute
quiétude.
Julien
NESSI