Une
région symbolique
Outre
les considérations stratégiques, le Cachemire
est également un élément symbolique dans
les deux pays en conflit. Il constitue
l'unique région Indienne à majorité musulmane.
Tandis que du côté pakistanais, la question
Cachemiri est interprétée comme un inachèvement
de la partition indo-pakistanaise de 1947
et symbolise à cet effet, une des clés
de la cohésion nationale. Assemblage hétéroclite
de tribus, le Pakistan, qui a connu nombre
de tensions entre ses différentes ethnies
et communautés religieuses, s 'est longtemps
défini surtout par son opposition à l'Inde.
Dans les deux pays, un renoncement au
combat ou l'autorisation d'un référendum,
incluant la possibilité d'une forme d'indépendance
(ce qui souhaitent semble-t-il la majorité
des cachemiris), constituerait un dangereux
précédent. Le Pakistan et l'Inde font
face chacun à des mouvements indépendantistes
dans certaines régions, d'où la surenchère
nationaliste et belliqueuse des autorités.
Les
talibans, instruments de la politique
pakistanaise
Alors
que le Pakistan tente d'internationaliser
le conflit en réclamant la médiation de
l'ONU et la tenue d'un référendum, l'Inde
estime, pour sa part, que le Cachemire
n'est qu'un problème transfrontalier et
refuse ce référendum. En 50 ans, ce contentieux
a provoqué une course aux armements, trois
conflits importants (1948, 1965 et 1971),
de multiples attentats et coups tordus
politiques de part et d'autre…
Longtemps
les Américains ont considéré le Pakistan
comme un partenaire peu fiable. Ainsi,
dans sa politique étrangère Washington
a ignoré le Pakistan, (outre quelques
avertissements sur les combattants islamistes
au Cachemire) pour concentrer ses efforts
sur l'Afghanistan (stratégique sur le
plan géopolitique) en soutenant les talibans,
et l'Inde, afin de contrer l'influence
chinoise dans la région. Les autorités
américaines ont ainsi refusé de voir que
les réseaux talibans étaient les instruments
de la politique pakistanaise au Cachemire…
Selon, l'un des biographes de Ben Laden,
Yossef Bodanski, l'une des conditions
des services secrets pakistanais pour
autoriser l'entrée de Ben Laden en Afghanistan,
était qu'il prépare des attentats au Cachemire
et harcèle les troupes indiennes.
Christophe Jaffrelot estime lui, que ces
dernières années, la politique pakistanaise
envers les talibans était en partie parallèle
à celle menée au Cachemire , on retrouve:
" l'utilisation en première ligne des
milices internationales composées de volontaires
islamiques, un soutien direct à ces Moudjahidine,
les mêmes réseaux religieux pour former
des volontaires (à partir des camps afghans)
et souvent les mêmes organisations ".
Compte tenu de l'autonomie financière
et militaire acquise par Ben Laden, il
est, de ce point de vue, fort probable
que l'arrêt du soutien pakistanais aux
taliban ne suffise pas à stopper la guérilla.
Les
craintes américaines
Le
risque actuel est, en effet, de voir Ben
Laden, jouer des conflits préexistants
pour essayer d'exporter la Jihad sur un
autre front, en tentant de canaliser les
taliban qui quittent l'Afghanistan vers
le Cachemire. Depuis l'arrivée de Ben
Laden en Afghanistan, les opérations de
guérillas les plus spectaculaires menées
contre l'Inde l'ont été par des mouvements
islamistes financés par lui et entraînés
par les services secrets pakistanais.
Dans sa dernière allocution télévisée,
diffusée par la chaîne Al Jezira, Ben
Laden faisait justement une allusion à
ses " frères du Cachemire qui sont massacrés
sans que l'ONU ne lève le doigt ".
Conscients
de la relative fragilité du pouvoir de
Mousharraf et des visées de Ben Laden,
les stratèges américains ont étudié plusieurs
scénarios de prise de contrôle de l'arsenal
nucléaire et militaire Pakistanais en
cas notamment, de renversement de Mousharraf
par les islamistes ou d'envenimement sévère
du conflit au Cachemire. Le Pakistan possède,
en effet, des missiles de conception chinoise
et nord-coréenne, capables d'atteindre
certaines capitales d'Asie du Sud-Est
ou du Moyen-Orient, que les américains
ne veulent pas voir tomber dans des mains
talibanes. La Chine n'a jamais compté
son soutien militaire et technologique
au Pakistan, soucieuse de voir émerger
un rival de poids dans la sphère influence
indienne…
La
fragilité du pouvoir de Mousharraf
Si
l'Inde et le Pakistan se sont tous deux
alliés aux USA contre le terrorisme, la
tension s'est largement avivée ces dernières
semaines. Un haut responsable militaire
indien allant jusqu'à déclarer que " la
situation était proche de 1965 ", date
du second conflit militaire indo-pakistanais.
D'ores et déjà, les indiens ont massivement
bombardé des positions militaires pakistanaises
au Cachemire avant la visite de Colin
Powell, au Pakistan en octobre. Actuellement,
ce sont chaque jour une dizaine de personnes
qui trouvent la mort lors d'attentats
ou d'affrontements.
Mousharraf, qui semblait vouloir jouer
l'apaisement, pour se concentrer sur le
front afghan se trouve ainsi fragilisé.
La plupart de ses soutiens politiques
au Cachemire étaient, en effet, des groupes
islamistes radicaux qui n'acceptent pas
son soutien aux Etats-Unis et se livrent
à une surenchère provocatrice.
De
par sa position géographique stratégique,
le Pakistan est en train de prendre une
importance géopolitique considérable.
Les Etats-Unis ne peuvent, sous aucun
prétexte s'aliéner le Pakistan, qui reste
fébrile et secouée par une branche islamiste
importante, qui souhaite profiter de l'invulnérabilité
du pays pour envenimer le conflit du cachemire.
Face à cette indémêlable conflit, prise
en tenaille entre trois puissances (la
Chine a procédé à l'annexion de la région
de l'Aksai Chin et apporte son soutien
au Pakistan dans l'objectif d'obtenir
d'autres portions de cette région stratégique),
il n'est guère étonnant de constater que
la population souhaite, elle, en majorité
l'indépendance. Pourtant, moins que jamais,
la population cachemirie n'est maître
de son destin…
La
question afghane liée au Cachemire
C'est
là l'un des points faibles de l'opération
américaine. Une intervention technique
et militaire, obnubilée par Ben Laden
et qui à force de négliger la stratégie
politique, en oublie d'éteindre les conflits
à l'origine de la montée en puissance
du terrorisme international. Si la chute
de Kaboul constitue une victoire incontestable
pour l'Alliance du nord, il n'en reste
pas moins que le repli taliban sur les
zones tribales frontalières peut s'interpréter
comme une volonté de continuer le combat
en profitant des solidarités ethniques
pachtounes, sachant que l'Inde soutient
l'Alliance du Nord et que l'absence de
représentation pachtoune à Kaboul constitue
une défaite et probablement un facteur
d'inquiétude sur le plan intérieur pour
Mousharraf. Le second risque, et non des
moindres, est de voir les réseaux talibans
et Ben Laden, tenter de faire du Pakistan
la base arrière de son combat contre les
Etats-Unis, en s'appuyant sur la base
pachtoune présente dans les zones frontalières
avec l'Afghanistan que Mousharraf ne contrôle
plus.
Si
à court terme, c'est la réaction des pachtounes
et l'habileté politique de l'Alliance
du Nord qui décideront de l'avenir de
l'Afghanistan, pour Olivier Roy, chercheur
au C.N.RS., " la question afghane ne peut
trouver une solution durable que si l'on
règle le conflit indo-pakistanais sur
le Cachemire, dans la mesure où une grande
partie du soutien pakistanais aux taliban
s'explique par le besoin du Pakistan de
disposer de combattants talibans entraînés
susceptibles d'aller se battre au Cachemire.
Idéalement, il aurait fallu outre une
opération militaire, entamer des négociations
pour apaiser au plus vite le contentieux
cachemiri, car tant que le problème n'est
pas réglé, le Pakistan aura, à moyen ou
long terme, la tentation de jouer de son
influence et de la question religieuse
pour, à nouveau, mobiliser des combattants
afghans ".
Régis
Soubrouillard