Plus
grand marché du monde avec près de 1,2 milliards
d'habitants, considéré par les investisseurs
occidentaux comme l'eldorado économique du
prochain siècle, l'Empire du milieu adopte
progressivement le capitalisme à l'ère de
la mondialisa-tion. Entre le scénario russe
de la libéralisation ratée et la voie indienne
de la modernisation, la Chine de Jiang Zemin
expérimente l'alchimie complexe de "l'économie
socialiste de marché". Retour sur cette percée
capitaliste au moment où la Chine négocie
son entrée dans l'OMC.
L'héritage
doctrinal de Deng Xiaoping
L'ouverture
de la République Populaire de Chine au commerce
international a été initiée par Deng Xiaoping
à la fin des années 70. Succédant à l'ère
maoïste d'autarcie économique, le dirigeant
communiste de l'époque a été le premier à
briser le dogme du parti communiste chinois
sur le collectivisme et l'économie d'Etat.
En effet, en créant, en 1979, les quatre premières
Zones Economiques Spéciales (ZES), Deng Xiaoping
a planté les premières graines du capitalisme
dans l'Empire chinois. Cet embryon de capitalisme,
déclenchant les controverses et les menaces
des gardiens maoïstes du parti, a permis à
la Chine d'ouvrir sa façade maritime du Sud-Est
aux exportations occidentales. Devant le développement
rapide des quatre seules zones ouvertes au
commerce mondial, Deng Xiaoping a favorisé
l'implantation de nouvelles zones d'expérimentation
capitaliste. En 1984, il décide de continuer
son programme d'ouverture économique en créant
quatorze Zones de Développement Economique
(ZDE). Fers de lances de " la réforme denguiste
", ces poches économiques ont servi de laboratoires
d'expérimentation aux dirigeants communistes.
Ces mesures économiques, impensables au moment
du règne de Mao Tse Tung, ont progressivement
donné naissance à une doctrine politique selon
laquelle les idéaux du socialisme ne sont
pas incompatibles avec l'économie de marché.
Cette doctrine a fini par être officiellement
avalisée lors d'un Congrès du PCC en octobre
1992. Une reconnaissance tardive, mais qui
constitue une rupture idéologique importante.
Deng Xiaoping peut ainsi être considéré aujourd'hui
comme l'instigateur de la greffe capitaliste
en Chine.
La
réforme économique, garde-fou des apparatchiks
Pendant
l'ère de Deng Xiaoping (1976-1996), une nouvelle
Chine s'est construite, basculant d'un maoïsme
agraire à un capitalisme autoritaire. Rythmée
par une croissance de plus de 10 % par an,
la Chine d'aujourd'hui tente de faire la synergie
entre communisme politique et capitalisme
économique. Un mariage forcé et voulu par
le président de la République populaire de
Chine, Jiang Zemin, et son dauphin en exercice
Zhu Rongji. Les deux têtes de l'exécutif chinois
cherchent à négocier en douceur la transition
du pays vers "l'économie de marché à la chinoise"
tout en préservant les féodalités politiques.
Prolongeant l'héritage de Deng Xiaoping, décédé
le 19 février 1997¸ les deux hommes forts
du régime génèrent un nouveau modèle politique
mêlant ouverture économique et dirigisme politique.
De quoi faire trembler les théoriciens du
marxisme et remettre en cause le fameux livre
rouge de Mao... La transition chinoise, contrairement
à la Russie et à l'Inde, n'emprunte pas les
voies classiques de la modernisation qui voudrait
que croissance économique rime avec émergence
d'une bourgeoisie autochtone propre à imposer
la démocratie dans l'Empire du milieu. En
effet, même si l'économie se libéralise progressivement,
le politique reste figé dans un modèle datant
des heures les plus sombres de la Chine maoïste.
Les réformes économiques constituent un garde
fou salutaire pour les hauts dignitaires du
régime qui cherchent à préserver un modèle
de société encore imprégné de l'idéologie
communiste. Cette stratégie qui consiste à
introduire les lois du marché tout en maintenant
des règles politiques autoritaires sert à
protéger le pays de tout écroulement brutal
entraînant la chute définitive du pouvoir
communiste.
Zhu
Rongji, l'homme caméléon du PCC
La
nomination de Zhu Rongji, en mars 1998, au
poste de premier ministre s'inscrit dans cette
stratégie. Présenté aux occidentaux comme
le "Gorbatchev de la Chine", Zhu Rongji
a été chargé par les hommes de l'ombre du
PCC de continuer à libéraliser le pays pour
éviter une marginalisation économique qui
risquerait d'être fatale au régime politique.
En lançant un programme économique libéral
et modernisateur, prévu pour une période de
trois ans, Zhu Rongji sert, en fait, les intérêts
des cadres dirigeants du PCC. Les réformes
économiques ont été conçues pour remplir deux
objectifs : moderniser la Chine pour en faire
un des nouveaux marchés du XXIème siècle tout
en sauvegardant les derniers bastions du communisme
chinois. Un syncrétisme qui pourrait s'avérer
fatal sur le long terme aux dirigeants actuels…
Julien
NESSI