L'Organisation
mondiale du commerce : un arbitre impuissant ?
Mai 1999 - Julien
Nessi
Entrée
en vigueur le 1er janvier 1995, l'Organisation mondiale
du commerce peine à trouver ses marques. Malgré
son mécanisme innovant de règlement des différends
commerciaux, l'institution de Genève ne parvient
toujours pas à démêler certains litiges financiers
entre les Etats-Unis et l'Europe. De l'affaire médiatique
du "bananagate" à l'embargo européen sur la viande
américaine aux hormones, l'OMC voit son autorité
contestée et sa légitimité fragilisée. Revue des
faiblesses et des dysfonctionnements d'une institution
aux pieds d'argile.
Des
missions ambitieuses ?
Héritière
légitime du "GATT" et du cycle de "l'Uruguay Round",
l'Organisation mondiale du commerce s'est vue attribuer
dès le début des missions ambitieuses. Chargée de
jouer le rôle d'arbitre international des différends
commerciaux dans un contexte de "guerre économique
mondiale", l'institution de Genève a une lourde
tâche. Ses objectifs sont assez vastes : assurer
la médiation des conflits commerciaux, veiller à
la bonne marche des accords et des règles du commerce
mondial ou encore surveiller les pratiques et les
politiques nationales dans le cadre des échanges
commerciaux. Avec pas moins de 134 Etats membres,
l'organisation s'est vue dotée, d'entrée de jeu,
d'un mécanisme unique pour réguler les conflits
marchands : "l'Organe de règlement des différends"
(ORD). Cet organe, mis en place en février 1995,
est l'un des piliers institutionnels sur lequel
repose le fonctionnement de l'OMC. En effet, l'ORD
est un organisme de médiation auquel ont recours
les Etats en cas de conflit commercial non résolu.
Un groupe spécial de travail ("une commission d'arbitrage")
est alors chargé d'examiner l'affaire conformément
aux règles de l'OMC et après un certain délai accordé
aux protagonistes. Pour l'instant, sur 165 plaintes
déposées devant l'OMC, plus d'un tiers ont été résolus
grâce à ce mécanisme de médiation. Ce résultat
est encore loin des objectifs initiaux d'une organisation
qui a pour vocation d'être le gendarme mondial du
commerce international. D'autant que les compétences
de l'OMC ont été élargies aux technologies de l'information
(décembre 1996), aux télécommunications (février
1997) et aux services financiers (décembre 1997).
Son domaine d'intervention n'est plus seulement
cantonné aux marchandises, mais de plus en plus
aux services. Avec l'extension de ses prérogatives,
on est en droit de se demander si l'institution
de Genève pourra faire face à la multiplication
des conflits commerciaux.
Des
affaires déstabilisantes
Plusieurs
affaires en cours alimentent le doute et la suspicion
sur la crédibilité de l'OMC à jouer son rôle d'arbitre
international. C'est le cas de ce que l'on a appelés
"la guerre des bananes" entre les
Etats-Unis et l'Europe et l'affaire du bœuf
américain aux hormones. Ces deux affaires
ont fait éclater, sur le devant de la scène médiatique,
l'impuissance de l'Organisation mondiale du commerce.
Dans les deux cas, l'Union européenne s'oppose aux
Etats-Unis sur les restrictions aux importations
de bananes en provenance des pays d'Afrique, des
Caraïbes et du Pacifique ("bananes ACP")
et des viandes traitées aux hormones. Ces deux affaires
vont au-delà du différend commercial entre les deux
protagonistes, car elles touchent aussi à des domaines
dépassant la compétence de l'OMC. Dans le cadre
de la guerre des bananes, les Européens tentent
de défendre une dimension d'aide au développement
de ses anciennes colonies tandis que les Américains
mettent l'accent sur le manque à gagner pour les
pays d'Amérique latine. Et l'affaire des hormones
n'est pas seulement un conflit commercial car elle
pose aussi des questions de santé publique et de
bioéthique. Difficile pour l'OMC d'intervenir pour
trancher ces différends aux dimensions multiples.
D'autant plus que les Américains ont décidé de se
faire justice en outrepassant les règles élémentaires
du commerce. Depuis le 3 mars 1999, les Etats-Unis
ont imposé unilatéralement des droits de douane
de 100 % sur une douzaine de produits européens
en représailles au manque à gagner sur leur exportation
de bananes. Et, dans le cas de la viande aux hormones,
Washington a réussi à imposer aux Européens, via
l'OMC la date butoir du 13 mai 1999 pour prouver
que la viande cultivée aux hormones présente des
risques majeurs de santé publique. Ce rapport de
force particulièrement intensif, sur fond de règlements
de compte commerciaux, transforme l'OMC en simple
spectateur et témoin, incapable de trouver une solution
juridique. Ce qui augure de mauvais présages sur
l'avenir de cette institution qui risque d'être
confrontée à des conflits "extra-commerciaux", qui
s'étendront à la santé publique, à l'environnement
ou encore à la bioéthique. Sans oublier d'autres
failles qui minent les fondements de l'OMC.
Une
institution aux pieds d'argile
Certains
experts internationaux considèrent que l'acte de
naissance de l'OMC consacre l'émergence d'un droit
international du commerce. Cependant, après quatre
années d'existence et malgré quelques succès, l'OMC
est encore loin de cet objectif, et de nombreuses
faiblesses paralysent son action. Au rang des accusés,
la pays de l'Oncle Sam qui bénéficie d'un traitement
d'exception. En effet, les Etats-Unis n'ont accepté
d'être membre de l'OMC qu'à condition de conserver
les articles 301 et super 301 de leur loi
commerciale, à savoir la possibilité de recourir
à des mesures de rétorsion unilatérale et sans concertation
en cas de pratiques jugées déloyales. Ces articles
issus du "Trade Act" américain sont
contestés par la plupart des pays membres avec,
en tête du cortège, l'Union européenne qui réclame
même la suppression pure et simple des ces articles.
Les Américains se voient également contester deux
de leurs lois commerciales, les lois Helms-Burton
et d'Amato, jugées illégales et contraires à
la liberté des échanges. Ces deux lois interdisent
de signer tout type de contrat commercial avec trois
pays mis à l'index par les Américains : Cuba, la
Libye et l'Iran. Ces deux lois sont fortement mises
en cause par l'OMC et ses pays membres pour leur
caractère "extraterritorial" et outrepassant les
règles du libre échangisme. Cependant, l'OMC n'a
toujours pas pris de sanction, et constate avec
impuissance l'inefficacité de son dispositif… D'autres
critiques virulentes et accusatrices viennent s'ajouter
au procès de l'OMC. Certains reprochent à l'OMC,
à juste titre, de renforcer la supériorité industrielle
et commerciale des pays riches au détriment des
pays en voie de développement. D'autres regrettent
l'absence au sein de l'OMC de deux poids lourds
de l'économie mondiale : la Chine et la Russie.
Et, enfin, les Européens se méfient des initiatives
de libéralisation à outrance véhiculées par une
organisation du commerce influencée par les thèses
américaines. Après la tentative de l'Accord multilatéral
sur les investissements (AMI), refusée en bloc par
les Européens, une nouvelle initiative de libéralisation
est sur le point d'être négociée, avec pour nom
de code NMT (nouveau marché transatlantique).
L'organisation
mondiale du commerce pêche par excès d'ambitions,
et apparaît, malgré son mécanisme novateur de règlement
des différends, comme un arbitre impuissant et incapable
de mettre de l'ordre dans les relations commerciales
entre ses pays membres. Alors que les tensions persistent
et les faiblesses résistent, d'autres conflits pointent
à l'horizon au moment où l'organisation tente
de nommer un nouveau président...
Julien
NESSI