Depuis
le mois de mai 1999, un vent de liberté souffle
sur la "vingt septième province" de
l'archipel indonésien. Pour la première fois
en 24 ans d'occupation sanglante, l'Indonésie
a signé avec le Portugal un accord historique
sur l'avenir du Timor oriental. Sous l'égide
des Nations unies, cet accord sans précédent
prévoit un référendum sur l'autodétermination
du peuple timorais. Entre l'autonomie spéciale
ou l'indépendance immédiate, l'avenir du Timor-Oriental
dépendra du résultat de ce scrutin. Cependant,
malgré ce pas de géant, le chemin de
l'indépendance timoraise est encore fragile
et escarpé…
Une
île martyre sous le règne de
Suharto
Arrivé
au pouvoir par un coup de force militaire
en 1968, le président Suharto s'est illustré
par une politique d'occupation sans merci
à l'égard du Timor oriental. Ancienne colonie
portugaise, la partie Est de l'île timoraise
a été annexée en décembre 1975 par les troupes
du dictateur indonésien. Déterminée et méthodique,
l'armée indonésienne s'est emparée de l'île
avec brutalité. Assassinats politiques, exécutions
sommaires, rafles organisées, chasse aux dissidents
orchestrés par une administration musclée
ont rythmé l'histoire récente de la population
timoraise. Depuis le début du conflit timorais,
entre 200 000 et 300 000 personnes au minimum
ont été tuées, représentant
entre le quart et le tiers de la population
timoraise. En 32 ans de règne sans partage,
le président Suharto a réduit à néant les
velléités d'indépendance de cette île montagneuse,
située en marge de l'archipel indonésien.
Condamnée par le Portugal et par les Nations
unies, la politique d'occupation autoritaire
de Suharto s'explique par la volonté de préserver
l'unité indonésienne menacée par des menaces
sécessionnistes. Suharto a cherché à maintenir
coûte que coûte et au prix fort l'intégrité
territoriale et l'identité culturelle de l'archipel
indonésien en appliquant sa politique de "l'ordre
nouveau". Géant démographique avec
près de 202 millions d'habitants, et véritable
Etat-archipel avec pas moins de 17 500 îles,
grandes et petites, le président Suharto était
obsédé par les menaces irrédentistes et les
risques de dislocation territoriale. Imperturbable
et autoritaire, Suharto n'a pas cédé une parcelle
de territoire aux indépendantistes timorais
malgré les accusations répétitives de l'ONU
et de la communauté internationale. Jusqu'à
la démission du président Suharto en 1998,
le combat pour l'indépendance s'est heurté
à ses méthodes autoritaires. Aujourd'hui,
sur fond de transition politique, et à la
veille de nouvelles élections générales, une
autre alternative semble émerger après
des années de violence et de répression.
Un
tournant historique pour le Timor oriental
Succédant
à Suharto, le nouveau président indonésien,
B. J. Habibie, est arrivé au pouvoir en mai
1998 en déclarant vouloir régler le conflit
timorais. Proche de la famille Suharto, ancien
ministre de la recherche, le nouveau chef
de la République indonésienne inaugure une
délicate période de transition. Contesté par
la population indonésienne, confronté à une
crise économique sans précédent, et contraint
de préserver l'héritage controversé de Suharto,
B. J. Habibie prépare avec inquiétude les
nouvelles élections. Cependant, le signe du
changement est venu de sa volonté de mettre
un terme à 24 ans d'imbroglio politico-militaire
avec le Timor oriental. Après avoir annoncé
un statut spécial pour l'île martyre, le gouvernement
indonésien vient de tendre la main aux timorais
en leur promettant un référendum sur l'autodétermination.
Prévu dans l'accord du 5 mai 1999 signé
avec le Portugal sous l'égide des Nations
unies, ce référendum est une étape historique
vers un règlement pacifique du conflit timorais.
600 000 électeurs du Timor oriental
sur une population totale de 800 000 personnes
devront choisir entre l'autonomie spéciale
accordée par l'Indonésie, ou la séparation
territoriale pure et simple du Timor oriental
conduisant à une indépendance définitive.
Dans le cas d'une acceptation de l'autonomie,
le Timor oriental deviendra officiellement
partie intégrante de la République indonésienne,
et, dans le cas inverse, l'ONU entamera un
processus devant mener à l'indépendance tant
convoitée. Cette situation est donc inédite
pour l'opposition du Timor oriental après
des années de lutte sanglante. L'accord signé
est la promesse d'un règlement futur de la
question timoraise, et s'inscrit dans la stratégie
de détente entamée par le nouveau président
indonésien. Cet accord comprend trois documents
inimaginables au début des années 90 : un
plan d'autonomie du territoire, des
arrangements de sécurité et les modalités
du scrutin. Cependant, en dépit de ce
pas de géant que représentent l' accord du
5 mai 1999 et le référendum qui doit suivre,
de nombreuses embûches parsèment le chemin
d'un règlement pacifique du conflit, et des
menaces planent sur la préparation et le déroulement
du scrutin.
De
fragiles espoirs de paix
Depuis
l'annonce du référendum sur l'autodétermination,
le Timor oriental connaît un regain de violence
communautaire entre militants de l'indépendance
et opposants à toute séparation territoriale.
Selon les observateurs internationaux et les
journalistes présents à Dili, la capitale
du Timor oriental, des milices pro-intégrationnistes,
formées et soutenues par l'armée indonésienne,
se livrent à une campagne d'intimidation sur
la population timoraise. Oeuvrant dans l'ombre
de l'armée officielle et des services secrets
indonésiens, ces "escadrons de la mort"
sabotent le processus de paix en cherchant
à provoquer une guerre civile. Armées et organisées,
ces milices pro-indonésiennes assassinent
les leaders et les militants de l'indépendance
et se livrent à des exécutions sommaires de
Timorais. Faisant régner un climat de terreur
dans l'île au moment de la préparation du
scrutin, elles exacerbent les tensions intracommunautaires
et sèment les germes d'une future guerre civile.
A tel point que le leader historique de la
résistance timoraise, Xanana Gusmao,
emprisonné à Djakarta depuis 1992 et mis en
résidence surveillée au mois de février 1999,
a incité ses partisans à reprendre les armes
pour empêcher les massacres. Le processus
de règlement du conflit est donc très fragile
et des menaces sérieuses de guerre civile
planent encore sur l'île timoraise. Certains
timorais appelant même à une présence plus
soutenue de Casques bleus pour assurer la
préparation du scrutin. Par ailleurs, la question
de la viabilité économique de l'indépendance
du Timor oriental se repose avec acuité. Administrés
par l'Indonésie et liés économiquement aux
investissements et aux entreprises indonésiennes,
les Timorais sont, dans les faits, encore
très dépendants de l'Etat-archipel. Une séparation
brutale de l'île risquerait de la plonger
dans le chaos économique, sans ressources
et tout à coup privée d'administration. C'est
pourquoi, certains leaders du Conseil national
de la résistance timoraise (CNRT), la dissidence
timoraise en exil, considèrent qu'un retrait
précipité de la République indonésienne comporte
des risques d'affaiblissement économique.
Ils souhaitent plutôt une période de transition
vers l'indépendance, voire, comme le précise
Carlos BELO, ancien prix Nobel de la
paix et évêque à Dili, "une période
de réconciliation". Le résultat des
élections générales du mois de juin en Indonésie
est aussi une condition importante du bon
déroulement du processus de règlement du conflit
timorais. Ces élections historiques, les premières
en 40 ans à offrir un minimum de garanties
démocratiques, seront aussi déterminantes
pour l'avenir du Timor oriental...