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L'Or
bleu, eldorado géopolitique du XXIème siècle
Janvier
2000 - Julien Nessi
La
guerre de l'eau aura-t-elle lieu au prochain
siècle ? De l'avis de nombreux experts,
la pénurie d'eau et l'inégalité de sa répartition
pourraient envenimer la scène internationale
et provoquer de véritables conflits à la
frontière des bassins fluviaux interna-tionaux.
Sur la carte géostratégique mondiale, pas
moins de quarante zones de conflits liés
au contrôle de l'eau forment une nouvelle
poudrière de " l'Or bleu ". Alors que la
guerre des hydrocarbures fait rage dans
le Caucase et l'Asie centrale, la pénurie
en eau potable pourrait être le catalyseur
de tensions géopolitiques majeures dans
des régions du monde déjà instables.
"En
devenant un bien rare, gaspillé par certains,
trop cher pour d'autres, convoité par beaucoup,
l'eau prend, à l'horizon du XXIème siècle,
un caractère stratégique potentiellement
déstabilisateur" écrit le journaliste
Jean-Paul Besset, dans le Monde daté du
20 mars 1998, au moment où se tient la Conférence
internationale de Paris sur l'eau et le
développement durable. Un an et demi plus
tard, la situation reste inchangée, voire
aggravée. Depuis des années, tous les spécialistes
de la question s'accordent à dire que la
pénurie avérée des ressources hydrauliques
est une bombe à retardement pour la paix
dans le monde et un facteur aggravant dans
des régions déjà conflictuelles. Malgré
toutes les mises en garde, la communauté
internationale ne semble pas prendre la
mesure de ce phénomène géopolitique déstabilisateur.
L'eau,
une ressource stratégique vitale
Les
statistiques fournies par les grandes organisations
internationales (Banque mondiale, Conseil
mondial de l'eau, Office d'analyse et de
prévision de l'Unesco, ONU…) sur les ressources
en eau potable à l'échelle de la planète
sont alarmantes. Selon les derniers chiffres
rendus publics, 1,4 milliards d'êtres
humains n'ont pas, aujourd'hui encore, d'accès
direct à l'eau potable ; près de
80 pays connaissent des difficultés d'approvisionnement
en eau, représentant 40 % de la population
mondiale ; l'accroissement de la
demande mondiale en eau potable devrait
atteindre 82 % pour la période 1995-2025…
Même s'il faut interpréter ces données avec
précaution et toute la rigueur nécessaire,
de telles hypothèses dessinent une carte
du monde où l'eau risque de devenir une
matière première très convoitée au prochain
siècle. A ces données brutes inquiétantes
s'ajoutent des facteurs qui raffermissent
les germes d'une future bataille planétaire
pour l'Or bleu. L'explosion démographique
tant redoutée aggrave les besoins en ressources
hydriques dans la plupart des pays en voie
de développement. De plus, l'intensification
de l'irrigation nécessaire aux cultures
agricoles tend à épuiser les réserves en
eau douce et pose des problèmes d'approvisionnement
grave pour les zones les plus urbanisées
de la planète. Ainsi, alors qu'en l'an 2000
les spécialistes prévoient que 20 mégalopoles
comprendront plus de 10 millions d'habitants,
cette concentration humaine à l'échelle
géographique exige des ressources en eau
toujours plus importantes. Face à l'ensemble
de ces phénomènes (démographique, urbain,
agricole), l'eau revêt, jour après jour,
une dimension de plus en plus stratégique
pour les Etats de la planète. Si rien n'est
fait pour conjurer la menace du " stress
hydrique ", les conflits du XXIème siècle
pourraient avoir lieu autour de la question
de la maîtrise de l'eau. Un processus qui
a déjà commencé dans des régions du monde
réputées pour leur instabilité chronique
comme le Moyen-Orient et l'Afrique.
Le
Jourdain, le fleuve de tous les dangers
La
guerre de l'eau est déjà une réalité au
Proche-Orient. Ligne de confrontation
géostratégique entre Israéliens et Palestiniens,
le Jourdain (avec le Yarmouk comme principal
affluent) est le fleuve de tous les dangers.
Traversant quatre Etats de cette région
(Israël, Jordanie, Liban et Syrie), l'eau
du Jourdain suscite les convoitises et
envenime le processus de paix au Proche-Orient.
Le contrôle de l'eau du Jourdain demeure,
dans cette région, un moyen de pression
dans les négociations de paix entre, d'un
côté, les Israéliens, et, de l'autre,
les Syriens, les Jordaniens et les Libanais.
Depuis la guerre de 1967, et l'annexion
par Israël du plateau du Golan, et la
sécurisation du Sud Liban, l'eau est au
centre des enjeux géopolitiques régionaux.
L'accès à l'eau du Jourdain s'est avéré
être, pour les acteurs de la région, une
question de survie et de sécurité. " A
chaque fois qu'il y a eu des conquêtes
israéliennes, c'était pour gagner un espace
territorial et en même temps gagner une
frontière hydraulique " affirme Jacques
Sironneau , géostratège français et auteur
reconnu d'un livre de référence sur la
question : " L 'eau, nouvel enjeu stratégique
mondial ". Pour Israël, les eaux de la
vallée du Jourdain représentent bel et
bien une ressource stratégique vitale
(80 % des ressources en eau d'Israël se
situe hors des frontières d'avant 1967).
Pour la Syrie et le Liban, la maîtrise
des eaux du Jourdain revêt également une
dimension géostratégique primordiale pour
conjurer la pénurie d'eau douce dans leurs
pays respectifs. De la répartition équitable
de l'eau disponible dépend l'avenir du
processus de paix israélo-palestinien…
Derrière les négociations et les tractations
secrètes entre les gouvernements de la
région se cache, en filigrane, l'enjeu
de l'Or bleu…
Le
Nil, un bassin générateur de conflits
"
En 2050, un milliard d'habitants
autour du bassin du Nil " titrait,
en mars 1998, le quotidien économique
britannique " Financial Times " dans ses
colonnes consacrées à l'actualité internationale.
Un titre choc pour une réalité plus que
préoccupante. Objet de tous les mythes,
vénéré en son temps, le Nil fait aujourd'hui
peur à la communauté internationale. Long
de 6 750 kilomètres, arrosant un dixième
du continent africain, le Nil traverse
pas moins de 9 pays riverains, de l'Egypte
jusqu'au Soudan. Le partage de l'eau dans
cette région du monde est une condition
préalable à la stabilité et à la paix
entre les Etats riverains. Alors que l'irrigation
constitue 85 à 95 % de la consommation
totale de l'eau dans la plupart de ces
pays, les besoins en eau douce vont se
faire ressentir à mesure que la pression
démographique croît. Face aux risques
de guerre engendrés par le contrôle de
l'accès à l'eau du Nil, la communauté
internationale reste, encore une fois,
impuissante et passive. Un conflit endémique
entre l'Egypte et l'Ethiopie sur la question
du Nil bleu, l'un des deux affluents du
Nil, n'est toujours pas résolu. Addis-Abeba
dénonce depuis des années le seul accord
fixant le partage des eaux du Nil. Conclu
en 1959 entre l'Egypte et le Soudan, celui-ci
autorise l'Egypte à puiser 55,5 milliards
de m3 d'eau par an et le Soudan 18,5 milliards
de m3 sur un potentiel annuel d'eau estimé
à 84 milliards de m3. Or, une grande partie
de cette eau prend sa source en Ethiopie…
Par ailleurs, les autorités éthiopiennes
s'opposent à la réalisation du projet
de
" nouveau Delta " du président égyptien.
Reflétant l'ambition hydro-stratégique
de l'Egypte moderne, ce projet de conquête
du désert consiste à construire
un canal de 223 millions de dollars pour
détourner l'eau du Nil dans le désert
occidental égyptien. Alors que l'Egypte
cherche encore les financements nécessaires,
l'Ethiopie affiche sa volonté de nuire
à ce projet de main basse sur l'eau du
Nil. Le bassin du Nil est donc un " terrain
miné ", où les dérapages entre les armées
des pays riverains menacent à longueur
d'année de se télescoper…
L'eau
: le choc pétrolier du XXIème siècle ?
Dans
d'autres régions du monde, l'eau constitue
des sources possibles de conflits directs
(le Tigre et l'Euphrate ou encore le Mékong).
Dotés d'une valeur stratégique indéniable,
la maîtrise des cours d'eau et l'accès
direct à son potentiel hydrique renferment
des germes de tensions qui se superposent
à des situations d'instabilités géopolitiques.
Une autre source de préoccupation réside
dans l'évolution du prix de l'eau. Face
à la raréfaction progressive de l'eau
dans le monde et à sa surexploitation,
l'eau risque de connaître une explosion
de son prix au prochain siècle. " Comme
le pétrole, elle pourrait devenir aussi
un motif de guerre ou de paix dans la
mesure, où, en 2025, les 2/3 de la population
mondiale vont être en situation de stress
ou de contrainte hydrique " pouvait-on
entendre au premier Forum mondial de l'eau
à Marrakech, qui s'est tenu en mars 1997.
Les enjeux financiers liés aux réserves
d'eau seront tels qu'ils risquent alors
de se produire une fuite en avant des
prix. La notion de " gestion partagée
des eaux douces transfrontalières ", débattue
lors de la Conférence internationale sur
l'eau et le développement durable, organisée
par la France, à Paris, en mars 1998,
a été, pour la première fois, reconnue
officiellement. Un premier pas qui permettra
de financer, par des appels aux investissements
privés, les infrastructures d'assainissement
de l'eau dans les pays en voie de développement.
Alors qu'il faudrait dépenser pas moins
de 400 à 600 milliards de dollars pour
que soient satisfaits, en 2010, les besoins
en eau potable de la planète, le prix
de l'eau sera donc au cœur des conflits
futurs. Et les spécialistes craignent,
à juste titre, que le prix de l'eau ne
devienne un facteur supplémentaire de
tensions entre les Etats malgré l'adoption,
en mars 1998, lors de la clôture de la
Conférence de Paris, d'un programme d'actions
prioritaires pour les années 2000-2010…
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