Etrange
destin que celui de l'Afrique du Sud. Dans
les années 60, alors que l'Afrique secouait
les chaînes de la colonisation, le régime
de Pretoria se durcissait et l'apartheid,
sous la férule du Premier Ministre Henrik
Verwoerd, devenait un projet politique, social,
économique et culturel dont la cohérence n'avait
d'égale que la démesure raciste. Alors que
les peuples d'Afrique célébraient les nationalismes
triomphants, la répression blanche obligeait
les principaux dirigeants de l'ANC à prendre
le chemin de l'exil.
C'est
à cette singularité que, dix ans après la
libération de Nelson Mandela et six ans après
la prise de pouvoir de l'ANC l'Afrique du
Sud ne semble pas vouloir renoncer. Mais la
roue a bien tourné, et l'ex-paria de la scène
internationale est désormais courtisée par
les puissants de ce monde, tandis que ses
voisins africains regardent vers les terres
australes du continent avec un sentiment mêlé
d'envie, d'agacement, d'admiration et de crainte.
Car tel est bien le nouveau statut de l'Afrique
du Sud de Nelson Mandela et de Thabo Mbeki
: une réussite économique sur un continent
qui traîne son sous-développement comme un
fardeau et un modèle de démocratie dans une
région où génocides et guerres ont, depuis
plusieurs années, fait oublier jusqu'à la
notion de régime démocratique.
L'Afrique du Sud peut en effet s'enorgueillir
de posséder un système politique à bien des
égards comparable à celui des pays occidentaux.
Un système politique fondé sur le multipartisme,
des élections au suffrage universel et proportionnel,
une Constitution qui garantit le respect des
droits de l'individu, un Conseil constitutionnel
qui a fait la preuve de son autonomie à l'égard
du Gouvernement constituent les principaux
ingrédients d'une " recette " démocratique
unique en Afrique. Or ce sont pourtant les
ressorts de cette alchimie politique sud-africaine
qui demeurent exotiques pour l'observateur
nord-américain ou européen.
De
fait, les commentateurs les plus acérés de
la vie politique sud-africaine ont beau jeu
de faire remarquer que la démocratie née des
négociations Mandela-De Klerk est, au-delà
de l'existence formelle d'institutions démocratiques,
un régime à parti unique. Qu'est-ce en effet
qu'un système politique au sein duquel un
parti, l'ANC, accapare, à lui seul, plus des
deux tiers de la représentation nationale
? Plus inquiétant, le concept de démocratie
multiraciale semble avoir quelques difficultés,
en Afrique du Sud, à dépasser le stade de
l'abstraction juridique. De fait, le raz-de-marée
ANC, lors des élections de juin dernier, a
révélé la faiblesse des mouvements d'opposition
et a souligné la polarisation raciale du scrutin.
Certes,
les loyautés politiques évoluent : une partie
des élites blanches libérales ont troqué le
vote Democratic Party contre une affiliation
à l'ANC. Ce même Democratic Party,
au cours de sa quête d'un espace politique,
n'a pas hésité à chasser en terres " afrikaaner
" et est parvenu à supplanter le National
Party comme principale formation d'opposition.
Mais ces mouvements de recomposition demeurent
marginaux à l'aune des deux éléments structurants
de la vie politique sud-africaine : d'une
part, l'ANC exerce une domination sans partage
sur les mandats électifs ; d'autre part, le
vote ANC est un vote noir, le vote d'opposition,
lui, est un vote blanc, sinon métis.
Faut-il, dès lors, voir dans l'Afrique du
Sud une démocratie de pacotille ? Les esprits
peu charitables auront tôt fait de le penser.
Il s'agit, pourtant, d'une vision singulièrement
réductrice qui résiste mal à un examen rigoureux
de la complexité politique sud-africaine.
De
fait, les différents acteurs de la vie politique
sud-africaine contribuent à faire de l'Afrique
du Sud une démocratie vivante. A commencer
par la coalition " ANC-SACP-Cosatu ", l'alliance
de gouvernement, dont l'existence est loin
de constituer un fleuve tranquille. C'est
que la cohésion de cette " gauche plurielle
" sud-africaine est des plus précaires tant
les motifs de désaccord sont nombreux : l'orthodoxie
monétaire et budgétaire, les appels du pied
répétés aux marchés financiers, la réduction
des effectifs du secteur public, les projets
d'assouplissement du droit du travail ou encore
les privatisations constituent autant de pilules
amères que Thabo Mbeki fait avaler, lentement,
mais avec dextérité, à ses alliés de gauche,
quand ce n'est pas à ses propres ministres!
Pourtant, ces désaccords menacent parfois
de faire exploser le fragile attelage et le
torchon a brûlé plus d'une fois, au cours
des derniers mois, entre une Cosatu prompte
à brandir la menace d'une grève générale et
un Gouvernement jouant la carte du bras de
fer. Derrière le caractère apparemment monolithique
de l'alliance ANC-SAPC -Cosatu
, on découvre donc une subtile orchestration
de forces et de rapports de pouvoir où le
désir de jouer en soliste le dispute souvent
à la nécessité politique de s'en tenir à sa
partition. Il en résulte un jeu précaire,
parfois instable, souvent fécond, de surenchères
et de compromis qui contribuent à " démocratiser
" et médiatiser le processus de décision politique.
La
société sud-africaine elle-même est plus complexe
qu'il n'y paraît. La communauté noire, notamment,
ne peut être réduit à un " peuple noir " indifférencié
et stéréotypé qui voterait, comme un seul
homme, pour l'ANC. Dans certaines provinces,
les appartenances ethniques brouillent encore
les pistes : ainsi dans le Kwazulu-Natal,
l'Inkhata Freedom Party (IFP) de Mangustu
Buthelezi, bien qu'en perte de vitesse face
à l'ANC, conserve une audience significative
auprès de l'électorat zulu. Or l'IFP, quoique
allié à l'ANC et représenté au sein du Gouvernement,
revendique des valeurs spécifiques, bien distinctes
de celles incarnées par le parti majoritaire.
Porte-parole des intérêts zulus, défenseur
des prérogatives des Provinces face à l'Etat
central, parangon des solutions libérales
sur le plan économique et sociale, l'IFP fait
figure d'allié retors pour l'ANC. Certes,
son fonds de commerce ethnique, l'incarnation
d'une improbable identité zulu, ne lui laisse
guère de marge de progression. Pourtant, l'IFP
n'hésite pas à jouer les trouble-fête, à faire
entendre sa voix discordante au sein de l'équipe
gouvernementale et à jouer le rapport de force
au niveau provincial et, quoique plus rarement,
au niveau national.
Plus significatif, encore, de la vitalité
de la société civile sud-africaine, l'existence
de structures locales de sociabilité, héritées
du combat contre l'apartheid, souligne la
pérennité d'un mouvement " civique " qui s'était
constitué à la fois contre l'oppression blanche
et en marge de l'appareil politique de l'ANC.
Ces " communautés ", dont les fonctions étaient
multiples (éducation, formation, santé, logement
etc.), ont certes été partiellement phagocytées
par un ANC qui voyait d'un mauvais œil l'existence
de structures sociales, indépendantes et structurées.
Pourtant, nombre de ces " communautés " sont
demeurées attachées à leur indépendance. Fédérées
au sein de la SAMCO, elles n'ont pas hésité
à présenter des candidats indépendants face
à ceux de l'ANC lors des élections locales
de 1995 et pourraient renouveler ce choix
lors des prochaines élections en novembre
2000.
Certes,
à bien des égards, l'Afrique du Sud demeure
une démocratie en devenir dont l'observateur
occidental parvient sans peine à identifier
les signes d'immaturité. L'ANC, par exemple,
n'a pas encore tout à fait renoncé à un discours
politique, essentiellement destiné à son électorat
populaire et calibré à cet effet, qui fait
la part belle à une logomachie révolutionnaire
héritée de la période de lutte et désormais
peu en phase avec les valeurs de la " Rainbow
Nation ". Mandela lui-même n'a pas toujours
su résister aux sirènes d'un discours politique
dur. N'avait-il pas qualifié, lors de la cinquantième
conférence de l'ANC, l'opposition parlementaire
" d'ennemi implacable " et
les groupes de lobbying " d'instruments
anti-patriotiques à la solde de gouvernements
étrangers " ? De même, certains " idéologues
" de l'ANC, dont beaucoup ont fait leurs classes
dans l'URSS des années 60 et 70, évoquent
de manière quasi rituelle la nécessité de
supprimer la frontière entre l'Etat et l'ANC.
Autrement dit, la transformation du pays nécessite
l'institution d'un " Parti-Etat ANC ", seul
susceptible de déraciner la domination blanche
sur l'appareil étatique sud-africain.
Si cette surenchère verbale, qui mêle de manière
étroite opportunisme politique et dogmatisme
idéologique, ne manque pas, parfois, d'inquiéter,
il reste que la démocratie sud-africaine est
une démocratie bien vivante: les libertés
individuelles sont préservées, la presse y
est libre, les institutions fonctionnent correctement
et un débat politique a le mérite d'exister.
Mais l'Afrique du Sud est aussi une démocratie
profondément exotique à l'aune des critères
occidentaux : les problématiques, essentiellement
raciales, issues de la période d'apartheid
continuent de structurer le débat politique
sud-africain. Là réside peut-être le défi
auquel sera confronté le pays durant les prochaines
années : la " normalisation démocratique ",
c'est-à-dire une disparition des clivages
raciaux au profit d'une polarisation politique
droite-gauche. Ceci supposerait cependant
un éclatement de l'ANC qui, pour le moment,
demeure bien improbable.
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Le Democratic Party est l'héritier
du Parti libéral : ce dernier, essentiellement
composé de blancs anglo-saxons était un opposant
à la politique d'apartheid
Le National Party est l'ancien parti
de l'apartheid
South
African Communist Party
La
Cosatu est la plus puissante fédération
syndicale d'Afrique du Sud.
Political Report of the President, Nelson
Mandela, to the 50th National Conference of
the ANC : Mafikeng, December 16, 1997, Mathibe
Printing and Publishing, Johannesburg, p.
12-18
Stéphane
Roman
A Johannesburg