La
découverte en mer Caspienne de l'un des plus
gros gisements au monde, au mois de mai, confirme
l'énorme potentiel de la région."L'univers
impitoyable" des barons du pétrole envahit
la Caspienne. D'Atyrau
(Kazakhstan) à Bakou (Azerbaïdjan) en passant
par Turkmenbashi (Turkménistan), au cœur des
nouvelles républiques musulmanes héritées
de l'ex-URSS, la quête de l'or noir attise
toutes les convoitises des adorateurs du "dieu
dollar".
Bingo
sous la mer Caspienne ! L'or noir dort bien
là, comme prévu, par 4 500 mètres de profondeur.
A 75 kilomètres au large des côtes kazakhes,
le site de Kashagan dévoile l'un des plus
gros gisements de pétrole au monde jamais
découvert. Le jackpot pèse 30 milliards de
barils selon les estimations, de quoi nourrir
à lui tout seul, quatre ans et demi de la
consommation américaine, la plus gourmande
au monde. Kashagan remporte la palme du plus
important forage actuel en mer avec plus de
5 milliards de francs investis par l'OKIOC
(Offshore Kazakhstan International Operating
Company), un consortium composé des plus grandes
multinationales. Cette découverte récente
et la convoitise de nombreux autres sites
placent la Caspienne au cœur d'un " Grand
échiquier ", métaphore géostratégique
employé par le politologue américain Brzezinski
dans son livre phare sur la région. Bill Clinton
l'a déclaré " zone d'intérêt stratégique
pour les Etats-Unis ". De leur côté, Vladimir
Poutine et ses généraux russes jouent les
va-t'en guerre, refusant de voir leur ancien
empire se réduire comme une peau de chagrin.
Face à eux, des chefs rebelles du Caucase,
sous couvert d'un islamisme radical, se battent
comme des chiens de guerre pour leur indépendance
envers Moscou. Dans ce " war game "
qui n'a rien d'une simulation, le pétrole
de la Caspienne devient l'acteur principal.
Un
monde sans pitié
La
ruée vers l'or noir a déferlé sur la région
dans les années 90. En Azerbaïdjan, l'euphorie
bat son plein avec la signature de contrats
pétroliers pour un montant total de 60 milliards
de dollars. De triste centre pétrolier soviétique,
Bakou, la capitale, renoue avec le dynamisme
d'une ville en pleine mutation. Les hommes
d'affaires et la jet set se retrouvent dans
les bars et les cafés branchés de la ville.
Les téléphones portables sonnent de partout
et les gros moteurs V12 de Mercedes et autres
4X4 aux vitres teintées boivent l'essence
comme du petit lait. Mais, comme dans toutes
les anciennes républiques de l'ex-URSS, la
corruption et la notion de clan gangrènent
le pays. Une élite d'anciens apparatchiks
et d'oligarques se taillent la part du lion
des pétrodollars pendant que la population
attend encore les lendemains qui chantent
et qui sentent le pétrole. " Perdus au
milieu de nulle part ", les puits turkmènes
naissent au cœur d'un paysage lunaire où les
chameaux coupent la route des camions soviétiques
tout droit sortis d'un film de Mad Max. Des
pétroliers voient le Turkménistan comme le
" futur Koweït " d'Asie centrale, en
partie grâce à ses ressources en gaz. Ses
pipelines filent, plongent et surgissent comme
des vers de terre géants dans le désert de
Karakoum où défilaient autrefois les caravanes
de la route de la soie. A Turkmenbashi, la
raffinerie cinquantenaire rend l'âme à petit
feu dans des derniers soupirs de monstre malade
à bout de souffle. D'épais brouillards de
vapeur s'échappent des tuyaux percés, dans
un concert de sifflements rauques de moteur
d'avion. Juste derrière, la relève est assurée
par un Mécano flambant neuf d'installations
modernes dont la construction s'achève.
Les
forçats du pétrole
Au
Kazakhstan, pendant que les puits de Makat
et Dossor se vident de leurs dernières gouttes
d'hydrocarbures, épuisés après des dizaines
d'années de bons et loyaux services, Tengiz
stocke à ciel ouvert trois millions de tonnes
de soufre jaune canari sous forme de blockhaus
longs comme des stades olympiques et hauts
comme un immeuble de deux étages. Alors qu'au
large, Kashagan confirme l'avenir pétrolier
du pays.
Sur le site azéri de Bibi Heybat percé comme
un gruyère, les pompes " tête de cheval "
se balancent comme des métronomes, ahanent
de façon monotone et aspirent inlassablement
le sous-sol. Au cœur des forêts de derricks,
les forçats du pétrole pataugent dans des
mares d'huile et bricolent avec un matériel
hors d'âge comme au temps de Staline. Sur
ces mêmes étendues désolées, les oubliés de
l'or noir sont cantonnés dans des quartiers
de fortune, faits de taudis délabrés et rafistolées
de patchwork de tôles et de planches de bois
récupérées, digne d'un squat en attente d'un
bulldozer. Un décor apocalyptique bien réaliste
que l'agent secret James Bond traverse dans
son dernier film Le monde ne suffit pas.
En mer, Neft Dachlari est un voyage dans le
temps. " Si nous avions été dans un système
capitaliste, cette cité n'aurait certainement
jamais vu le jour " raconte Chahin Ismaïlov,
l'ingénieur en chef sur ce site. Dans les
années 60, les Rochers du pétrole représentaient
le fleuron des gisements offshore de l'URSS.
Aujourd'hui, son réseau de routes sur pilotis
tombe en ruine en pleine mer. La cité pompe
pourtant toujours le sous-sol, après 50 ans
d'activité et des dizaines de morts.
Main
basse sur les routes de l'or noir
Entre
parcours du combattant et casse-tête géopolitique,
la guerre des pipelines de la Caspienne se
joue à coups de milliards de dollars. " Nous
devons pouvoir modifier les voies de nos exportations
très facilement, juste comme ça " résume
d'un claquement de doigts sec, Mike Kangas,
de Tengizchevroil au Kazakhstan. Que ce soit
par convoi de wagons-citernes d'un kilomètre
de long, par pipelines ou en bateau, les majors
doivent disposer de voies économiquement rentables
et politiquement stables. A chacun la sienne.
Les Américains soutiennent un axe transcaspien
et surtout le projet d'oléoduc Bakou-Ceyhan
via le couloir transcaucasien. En débouchant
sur le port turc en Méditerranée, il évite
la Russie et l'Iran. La voie iranienne, dite
du sud, reste encore inconcevable pour Washington
même si elle ouvre sur le Golfe Persique.
Une route où les Européens, les Français en
tête, prennent déjà leur marque. Quant à la
voie nord par la Russie, elle transportera
courant 2001 le pétrole kazakh de Tengiz jusqu'au
port russe de Novorossïisk sur la mer Noire.
Une
poudrière balkanique
"
Un pipeline est une zone de chantage
" résume clairement le conseiller économique
de l'ambassade de France au Kazakhstan qui
" n'est jamais à l'abri d'un attentat ". L'exemple
de la Tchétchénie où les Russes se sont jetés
corps et âme dans un bourbier sanglant, le
montre bien. La région de la mer Caspienne,
perçue comme une alternative au poids lourd
Moyen-Orient, concentre tous les symptômes
d'une poudrière balkanique. Et ses diversités
ethnique et religieuse peuvent à tout moment
servir d'instrument détonateur au nom du "
dieu dollar ". Une découverte colossale de
gaz peut soudain changer la donne géopolitique.
Le site azéri de Shah Deniz, là où l'on attendait
du pétrole, réoriente la stratégie régionale
autant des pétroliers que des politiques.
" La mer Caspienne reste un des derniers
coins au monde avec autant de potentiel et
de gisements non exploités " confirme
Yann Douarin d'une société parapétrolière
à Bakou. Mais, " il est encore trop tôt pour
parler d'eldorado ".
Agence
ZONE F
Texte : Dimitri Beck
Photos : Vincent Prado
L'Agence Zone F dispose de
l'intégralité du reportage comprenant
notamment une centaine de photographies.