Mae
Salong ressemble à un village typique du sud
de la Chine. Ses maisons chinoises entourent
sa mosquée, comme dans beaucoup de villes
du Yunnan. Dans la rue, les écritaux sont
en chinois. Les habitants les plus âgés ne
parlent pas d'autre langue. Pourtant, nous
ne sommes ni en Chine, ni à Taïwan. Nous sommes
en Thaïlande, à 100 km au nord de Chiang Mai,
au coeur du Triangle d'Or. En marchant dans
les rues calmes de Mae Salong ou en contemplant
ce village paisible du haut du mausolée du
général Tuan Shi-wen, on est loin de se douter
que ce lieu et ses habitants ont été au centre
des événements qui ont bouleversé l'histoire
des peuples du Triangle d'Or.
Le
professeur Ting
Tout
commence en 1950. En Chine continentale, la
situation des armées nationalistes est désepérée.
Ses dirigeants ont déjà fui à Formose et le
reste des troupes rend les armes partout.
Mao Tse-toung a gagné la guerre contre le
Kuomintang (KMT).
Le professeur Ting avait fui en 1949 avec
Chang Kai-shek. Ne se résignant pas à la défaite,
il est revenu sur le continent pour continuer
le combat. Ting n'est pas un militaire, c'est
un intellectuel francophone et spécialiste
de calligraphie chinoise. Anticommuniste virulent,
son arme est le discours et il parcourt les
régions qui ne sont pas encore tombées
aux mains de Mao Tse-toung pour exhorter la
population à continuer la résistance. Il espère
encore renverser la situation.
Au Yunnan, il rencontre Li Ko-kwei, un colonel
accompagné d'un millier d'hommes qui ne se
sont pas rendus. Le professeur Ting les convainc
de se replier sur un territoire facile à défendre
pour créer une base arrière à partir de laquelle
une reconquête serait possible. Mais l'Armée
Populaire de Libération de Mao Tse-toung contrôle
déjà tout le Yunnan. Il ne reste plus qu'un
espoir : entrer clandestinement en Birmanie.
Les soldats anticommunistes traversent la
jungle pour ne pas être repérés et s'installent
à côté de la frontière du Laos, au bord du
fleuve Mékhong. Ils prennent contact avec
Chang Kai-shek à Taïwan et obtiennent son
soutien.
Anticommunisme,
opium et CIA
Les
Américains, et au premier plan la CIA, les
soutiennent également dans l'espoir de reconstruire
une force militaire susceptible d'envahir
le Yunnan. Quand éclate la guerre de Corée,
en juin 1950, le général MacArthur espère
ouvrir un front à la frontière birmano-chinoise.
En effet, Mao Tse-toung soutient la Corée
du Nord et 400.000 Chinois participent à l'offensive.
La Chine communiste est l'ennemi et le gouvernement
de Chang Kai-shek est alors le seul reconnu
par la communauté internationale. L'ouverture
d'un front au Yunnan permettrait de soulager
l'armée américaine en Corée et peut-être de
stopper la montée du communisme en Asie. Le
danger est d'étendre le conflit et peut-être
de déclencher une troisième guerre mondiale.
C'est que l'armée soviétique soutient aussi
la Corée du Nord. Le président américain,
Harry Truman, refuse de suivre le général
MacArthur et finit par le limoger. L'opération
KMT devient clandestine : la CIA la mène à
l'insu de la Maison-Blanche. Les moyens mis
en oeuvre sont énormes. Une partie du financement
provient de la vente de l'opium que les Chinois
se sont mis à produire en Birmanie. Ce schéma
deviendra un classique de la CIA et sera réutilisé
dans d'autres opérations clandestines, comme
au Nicaragua et en Afghanistan.
Pourtant, les armées du KMT ne parviennent
pas à reprendre pied en Chine. Sur place,
la population ne les soutient même pas.
En 1953, les Birmans décident se débarasser
d'eux. Ils contrôlent alors une partie importante
des Etats Shans, division de la Birmanie qui
constitue 25% de son territoire. L'affaire
est portée devant les Nations unies et une
résolution de l'Assemblée Générale intime
à Taïwan d'évacuer ses troupes.
Une évacuation en trompe-l'oeil a lieu mais
la pression militaire birmane a affaibli les
nationalistes chinois. Le professeur Ting
imagine alors de fédérer les minorités ethniques
contre les Birmans. Les Chinois du KMT leur
fournissent des armes et rapidement, les rébellions
embrasent le pays. La plupart ont recours
au trafic de drogue pour se financer. La Birmanie
devient le premier producteur d'opium au monde.
En 1961, excédée par cette menace à sa frontière,
la Chine communiste envoie 20.000 soldats
à l'armée birmane pour déloger les troupes
du KMT. Celles-ci s'enfuient en Thaïlande
et au Laos.
Les
"Forces Chinoises Irrégulières"
Mais
la Birmanie est déstabilisée. Le 2 mars 1962,
un coup d'Etat porte Ne Win, le chef de l'armée,
au pouvoir. Une partie des Chinois est rapatriée
à Taïwan. Les autres restent en Thaïlande.
La 3ème Armée, dirigée par le général Li Wen-huan,
s'installe dans le village de Tham Ngob. Tuan
Shi-wen choisit le site de Mae Salong pour
la 5ème Armée.
Le gouvernement thaïlandais accepte de les
accueillir en tant que réfugiés, à condition
qu'ils participent à ses campagnes militaires
contre le Parti Communiste de Thaïlande (PCT).
Les
troupes du KMT sont incorporées à l'armée
thaïlandaise et deviennent les "Forces Chinoises
Irrégulières" (sic). En 1971, elles parviennent
à déloger un maquis communiste important qui
menaçait Chiang Khong, port important du Mékhong
et point de passage au Laos. La bataille a
lieu à Pha Taang et c'est un grand succès
militaire malgré de nombreuses pertes.
Un cimetière militaire est construit pour
commémorer la campagne.
Impressionné par leur efficacité, le gouvernement
thaïlandais décide de déployer les forces
chinoises irrégulières le long
de la frontière nord, de la Birmanie au Laos.
En comptant les camps de réfugiés où vivent
les familles, plus de 70 sites sont créés.
Jusqu'en 1980, les Chinois paient le tribut
du sang pour s'installer en Thaïlande. Ils
participent à de nombreuses opérations militaires
et assurent la protection de grands travaux
dans les zones dangereuses du nord du pays.
Tout
ce temps, leur seule ressource est le trafic
de drogue. Plutôt que de produire opium et
héroïne, ils se contentent de
les taxer quand ils traversent le nord du
pays. Mais,
sous la pression internationale, le gouvernement
thaïlandais décide d'éradiquer la culture
du pavot et de lutter contre le trafic sur
leur sol. Les
Chinois se reconvertissent dans des cultures
de substitution.
Aujourd'hui,
la reconversion semble avoir réussi. Mae Salong,
village-symbole de l'installation de ces Chinois
en Thaïlande, vit de la culture du thé et
des litchis. Le tourisme s'y développe et
le lieu est très prisé des Taïwanais.
Le trafic de drogue a évolué. Après les Chinois
du KMT, ce sont les nationalistes shans qui
ont pris son contrôle. L'opium a été remplacé
par l'héroïne. Puis en 1996, Khun Sa, le rebelle
shan le plus influent, s'est rendu aux autorités
de Rangoun. L'Afghanistan a succédé à la Birmanie
au rang de premier producteur d'opium au monde
et la Chine est devenue la voie de transit
principale.
"Ceci
est notre futur..."
En
abandonnant l'espoir de rentrer dans une Chine
libérée du communisme, les Chinois du KMT
ont renoncé au trafic de drogue. Ils
ont compris que l'avenir de leurs enfants
se trouvait en Thaïlande et ils ont décidé
de s'y intégrer. Ils ont conservé leurs traditions
mais la nouvelle génération a déjà adopté
celles de la Thaïlande.
Chaque
village important a son école chinoise, les
petits écoliers s'y rendent le soir, après
l'école thaïe. Près d'un tiers des Chinois
sont musulmans (c'est une religion très répandue
au Yunnan) et l'obligation scolaire est très
lourde pour leurs enfants. En plus du cours
de thaï et du cours de chinois, ils doivent
aller prendre des cours d'arabe à la mosquée
!
Les
différentes religions n'empêchent pas les
jeunes de tous célébrer le Nouvel An thaï,
la fête la plus importante en Thaïlande. Cette
cérémonie de purification se transforme en
une bataille d'eau géante d'une semaine, comme
dans le reste du pays. Ils sont tous fiers
d'être Thaïlandais. Le général Lei, le successeur
du général Tuan à Mae Salong, a commenté cette
réussite par des mots très durs : "Ceci
est notre futur. Notre passé est comme un
cauchemar."
Les
liens avec Taïwan n'ont jamais été rompus.
Bien qu'ils n'y voient pas une seconde patrie,
les jeunes y trouvent du travail plus facilement
qu'en Thaïlande. "Malheureusement, chaque
famille a un enfant qui est parti à Taïwan",
confie Amorn. Ce Chinois de soixante ans était
un enfant quand sa famille a quitté le Yunnan.
Amorn est son nom thaï et si on lui demande
son nom chinois, il répond : "un seul nom
suffit bien". Après avoir travaillé comme
architecte à Bangkok, il a décidé de rentrer
à Mae Salong où il cultive les litchis. Il
n'aime pas repenser au passé. "Notre histoire
est bien triste. Nous n'avons connu que l'exil
et la souffrance."
Lorsqu'on l'interroge sur la défaite électorale
du Kuomintang à Taïwan, il hausse les épaules
en disant ne pas s'intéresser à la politique,
puis lance : "Vous savez, tout ce qu'on
voulait, c'était rentrer chez nous."
Ruchdi MAALOUF