Pour ce faire, la commission Brahimi propose
la mise sur pied de plusieurs forces multinationales
de 5000 hommes, mobilisables en 30 jours
pour une mission classique, en 90 jours
pour une mission complexe. Un fichier
de représentants spéciaux, commandants
de forces et chefs de police potentiels
serait constitué avec le concours de Etats
membres, ainsi qu'un fichier central de
spécialistes civils. Un stock d'au moins
5 lots d'équipement de départ systématiquement
reconstitué serait disponible à Brindisi,
en Italie, et le secrétaire général pourrait
retirer d'un fonds de réserve jusqu'à
50 millions de dollars" dès que l'établissement
d'une nouvelle opération est quasiment
assuré". Ambitieux, le rapport Brahimi
vise à rassurer les participants potentiels
aux missions de maintien de la paix échaudés
par les échecs récents. L'exigence d'un
mandat clair, crédible et réaliste se
veut la garantie que les Casques bleus
ne seront plus les otages désarmés de
situations locales complexes. Ce fut le
cas en Bosnie, où la FORPRONU, par manque
d'armement et du fait d'un mandat inadapté,
fut incapable de répondre aux provocations
serbes et croates et impuissante face
au nettoyage ethnique. Ce fut le cas également
en Somalie, où l'ONUSOM, prise dans l'engrenage
de la chasse aux chefs de guerre finit
comme cible des différentes factions,
alors qu'elle avait été déployée pour
acheminer de l'aide humanitaire.
Un
rapport inspiré par les stratèges
de l'administration Clinton
De
manière finalement peu surprenante, les
précautions recomman-dées par l'ONU s'apparentent
fortement à celles contenues dans la directive
présidentielle 25 (PDD 25) publiée par
l'administration Clinton en 1994. Les
Etats-Unis posaient alors comme préalable
à toute intervention l'existence d'intérêts
américains, la définition claire des objectifs,
un calendrier contraignant et l'identification
d'une stratégie de sortie, ainsi qu'un
cessez-le-feu préalable et effectif sur
le terrain. Sous la pression des opinions
publiques, la doctrine du «zéro
mort» a amené pratiquement tous
les gouvernements à adopter une attitude
similaire. Mis à part le premier point,
l'ONU fait aujourd'hui siennes ces conditions.
Pour éviter que les grandes puissances
ne votent des missions auxquelles elles
ne participeront pas, les recommandations
du rapport tentent d'instaurer des garde-fous.
Eviter
un maintien de la paix à deux vitesses
Dans
le même temps, le rapport Brahimi place
les Etats devant leurs responsabilités.
Alors que 18 missions de maintien de la
paix avaient été engagées de 1945 à 1991,
l'ONU est intervenue à 34 reprises entre
1991 et 1999, sans que les moyens financiers
et matériels ne soient toujours en adéquation
avec le mandat des Casques bleus. En proposant
de mettre des unités multinationales et
des fonds à la disposition du secrétariat
général, le groupe de travail tente de
conjurer la perspective d'un maintien
de la paix à deux vitesses, où les grands
pays interviendraient à leur convenance
en maîtrisant les objectifs et la chaîne
de commandement (la KFOR au Kosovo sous
contrôle de l'OTAN), et laisserait à l'ONU
les missions " secondaires " sans subvenir
à ses besoins élémentaires. La prise en
otages des Casques bleus de la MINUSIL
par les rebelles sierra-léonais, au printemps
2000, a ainsi révélé la situation catastrophique
de contingents envoyés sur le terrain
sans uniformes, parfois sans armes.
Un
rapport qui ne doit pas tomber dans l'oubli
Le
Conseil de sécurité a adopté le rapport
Brahimi le 7 septembre dernier à
l'issue du Sommet du Millénaire
- le plus grand sommet jamais réuni
à New-York, sous l'égide
des Nations Unies. Reste à savoir si les
Etats membres suivront les recommandations
qu'il contient. En 1992, l'Agenda pour
la paix présenté par le secrétaire général
Boutros Boutros-Ghali prévoyait l'établissement
d'une diplomatie de prévention des conflits
et la remise en œuvre de l'article 43
de la Charte des Nations Unies, selon
lequel l'ONU dispose d'une armée permanente.
Approuvé dans l'euphorie de l'après-guerre
du Golfe, le texte est rapidement tombé
dans l'oubli. Car quelles que soient les
garanties fournies par l'Organisation,
les Etats tenteront toujours de conserver
le contrôle de leurs troupes, ne serait-ce
que pour maîtriser la diplomatie qui accompagne
toute intervention dans un conflit. L'avenir
du maintien de la paix dépendra également
des dispositions de la prochaine administration
américaine, les Etats-Unis devant plus
d'un milliard de dollars aux opérations
de l'ONU. Or le coût des quinze opérations
de maintien de la paix actuellement en
cours est estimé entre 2,6 et 3 milliards
de dollars pour la période du 1er juillet
2000 au 30 juin 2001, alors que les contributions
non acquittées par les Etats membres au
titre du maintien de la paix s'élèvent
à 2,5 milliards de dollars.
Présage,
peut-être, de l'avenir des recommandations
de la commission Brahimi, le rapport n'a
pas été adopté sous forme de résolution,
mais sous forme d'annexe à une résolution.
Ce qui serait juridiquement moins contraignant…
Eric
Maurice