Une
région stratégique
Situé
aux confins des mondes russes, persans, et chinois,
le Xinjiang, est en effet stratégique à plus
d'un titre. La région recèle des réserves d'hydrocarbures,
constitue un sas d'accès vers l'Asie centrale,
permet la liaison avec le Pakistan -et le Cachemire,
sur lequel le régime de Pékin a des vues quoiqu'il
s'en défende- et constitue une des clés de l'économie
centre asiatique.
La Chine possède, en outre, 1700 kilomètres
de frontières communes avec les républiques
d'Asie Centrale et l'ouverture vers ces républiques
doit justement se faire par la région du Xinjiang
(littéralement : " nouveaux territoires ", une
appellation que les Ouïgours récusent car elle
émane de " l'occupant chinois " et lui préfèrent
celle de Turkestan oriental), d'où la nécessité
pour Pékin d'assurer la stabilité politique
et économique de la province.
Marqués
par diverses influences indo-iraniennes, islamiques,
turques, mongoles, tibétaines et chinoises,
le Xinjiang, qui demeure l'une des régions les
plus pauvres du pays, n'est devenu une province
qu'en 1884, après de multiples actes sécessionnistes
menés par la population Ouïgour.
Désormais,
l'un des objectifs du PCC est de faciliter le
développement énergétique " autonome " de la
région en rétablissant l'historique " route
de la soie " qui reliait la vallée du fleuve
jaune à la Méditerranée en passant par l'Iran,
l'Irak et la Syrie (la route du Karakorum, fermée
depuis le 11 septembre, est une partie de cette
" route de la soie "). Au détail près que, faute
de soie, ce sont désormais d'énormes projets
d'acheminement de pétrole et de gaz du cœur
de l'Asie centrale vers l'est chinois qui sont
à l'étude depuis plusieurs années mais restent
paralysés par les tensions qui règnent dans
ces territoires. Ainsi, Pékin entend régler
le problème du Xinjiang d'ici à 2004, date à
laquelle doivent commencer les travaux pour
la mise en place de ce réseau de " pipeline
".
Les
terroristes Ouïgours liés à Ben Laden
Les
réunions du groupe de Shanghai ont notamment
permis à Pékin de faire pression sur le Kirghizistan,
l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, soupçonnés d'abriter
une diaspora Ouïgour. Les autorités chinoises
menaçaient par exemple de " couper " les rivières
qui alimentent le Kazakhstan en eau. Ces dernières
années, la Chine a également tenté un rapprochement
avec le régime des talibans, pour essayer de
juguler l'entrée massive de drogues par la province
du Xinjiang et couper les vivres aux réseaux
islamistes. Les avis divergent quant aux résultats
de ces négociations : la Chine aurait obtenu
la fermeture de certains camps d'entraînements,
mais a considéré suite aux attentats du 11 septembre
qu'elle avait tout intérêt à participer à l'élimination
du régime taliban. Ainsi, des membres des services
de renseignement chinois, se sont rendus aux
Etats-Unis pour apporter leur connaissance du
terrain aux services américains.
Si
Pékin n'a, semble-t-il pas vu venir avec grand
enthousiasme les troupes américaines à ses portes,
les dirigeants chinois ont vite compris quels
bénéfices ils pouvaient tirer de la nouvelle
donne stratégique, trouvant là un alibi de poids
pour réprimer la rébellion indépendantiste Ouïgour.
Sur le plan intérieur, le gouvernement chinois
profite, en effet, des informations qui évoquent
les liens entre les organisations séparatistes
Ouigours et le réseau Al-Qaeda. Selon le journaliste
pakistanais Ahmed Rashid, auteur de «L'ombre
des talibans» : «Les militants islamistes
ouïgours s'inspirent depuis longtemps des rebelles
afghans. Ils sont formés par eux et combattent
à leurs côtés depuis 1986. De nombreux Ouïgours
étudient également dans les madrasa (écoles
coraniques) dirigées par les talibans. En 1998,
lorsque ces derniers se sont emparés de la plus
grande partie de l'Afghanistan, ils ont hérité
au passage des Ouïgours qui se trouvaient encore
dans le pays et de liens avec un certain nombre
de groupes séparatistes au Xinjiang. Selon certains
services secrets occidentaux, des militants
ouïgours entretiendraient également des relations
avec Oussama Ben Laden».
Le
jeu trouble de la Chine avec les talibans
Car,
dans sa stratégie offensive, l'un des objectifs
de Ben Laden vise à s'affranchir de tout concept
d'Etat-nation pour rétablir un califat sur tout
le monde musulman, du Pakistan (la bombe atomique)
à l'Arabie saoudite (le pétrole), de l'Algérie
aux Philippines, de la Turquie au Xinjiang.
Pour
autant les liens de la Chine avec les talibans
sont plus ambiguës qu'il n'y paraît : alliée
du Pakistan, aux côtés des Etats-Unis dans le
cadre de projets pétroliers, la Chine a parié,
comme les Etats-Unis, sur une forme de stabilité
du régime qui favoriserait ses projets énergétiques
dans la région, tout en tentant de limiter les
liens entre les talibans et les séparatistes
Ouïgours.
De plus, si le régime chinois focalise, de façon
opportuniste, son attention sur les talibans,
l'aide aux ouïgours n'est pas le seul fait des
réseaux afghans. Ainsi, des combattants ouïgours
capturés par les Russes en Tchétchénie au printemps
2000 se sont révélés avoir été formés en Turquie,
pays membre de l'Otan…
S'il
ne fait guère de doutes que les réseaux Al-Qaeda
aient essaimé jusqu'au Xinjiang -l'un des principaux
lieutenants de Ben Laden est un " Chinois Ouïgour
"- inspirant ou entraînant, des membres de réseaux
séparatistes ouïgours à l'origine d'opérations
terroristes, le régime chinois, lui, a largement
exagéré la menace séparatiste afin de justifier
une campagne aveugle de répression contre une
minorité ethnique rebelle, allergique au pouvoir
chinois, et qui s'oppose à ses projets énergétiques.
Pékin
entre nationalisme et impérialisme
Pour
contrer cette ethnie, la Chine mène au Xinjiang,
comme au Tibet, une politique de colonisation
(à raison de 300.000 nouveaux venus par an),
en favorisant, d'un point de vue économique,
l'établissement des Han dans la région, devenus
majoritaires au Nord du Xinjiang en quelques
décennies. Les Han détiennent la quasi-totalité
des postes-clés dans les domaines politiques,
économiques et militaires, la plupart des pratiques
religieuses sont fortement réprimées et, les
inégalités politiques et économiques ne cessent
de s'accroître entre les Han et les Ouïgours.
Par
ailleurs, chaque année plusieurs dizaines de
Ouïgours sont exécutés par une justice expéditive,
sous des prétextes aux consonances nationalo-communistes,
tel récemment " crime de séparatisme contre
l'Etat ". Face à cette politique d'annihilation
culturelle, l'islam joue de plus en plus un
rôle identitaire contre l'assimilation dans
le milieu chinois. La politique chinoise s'assimile
de ce fait à celle d'un régime impérialiste
qui, devant la résistance armée, préfère refuser
son caractère multiethnique et instrumentaliser
une population, en qualifiant d'islamiste l'ensemble
d'une ethnie qui comprend aussi de nombreux
laïcs. Le 11 septembre au secours du nationalisme
et de l'impérialisme chinois…
L'opportunisme
diplomatique de Pékin
De
fait, la crise actuelle représente une opportunité
pour la Chine qui espère, outre améliorer ses
relations avec les USA, faire oublier son statut
de " puissance rouge " et des années de guerre
froide pour intégrer une fois pour toutes le
grand jeu politico-économique international.
Toutefois, l'arrivée des Etats-Unis en Asie
bouscule la politique étrangère chinoise dont
l'un des objectifs premiers était d'expulser
les Américains des sphères d'influence chinoise.
De
plus, les relations entre les USA et l'Ouzbékistan
inquiètent les autorités qui estiment que l'un
des buts américains est de favoriser l'émergence
d'une puissance " alternative " dans la région,
qui serait le " porte voix " de l'Oncle Sam.
Cette initiative risque de troubler les timides
efforts de coopération amorcés avec la création
du groupe de Shanghaï. D'autant que l'Ouzbékistan
reste largement marqué par son passé impérial,
qui en fit l'un des poids lourds de l'Asie Centrale
aux 15è et 16è siècles.
Par ailleurs, si le Xinjiang représente le plus
grand danger pour la cohésion du pays, c'est
la question de Taïwan, l'" autre modèle chinois
", qui reste la priorité du régime de Pékin.
La Chine entend persuader les Etats-Unis qu'une
pacification à long terme du monde asiatique
requiert notamment une baisse de tension dans
la région. La pensée chinoise est qu'en s'alliant
avec les Etats-Unis contre leur nouvel ennemi
numéro 1, le terrorisme, en retour les Américains,
ne pourront continuer à vendre des armes à Taiwan
et participer ainsi à l'exacerbation des tensions
régionales, ce qui devrait à terme aider la
cause de la réunification nationale. L'hypothèse
est pour le moment encore très optimiste, le
président taiwanais ayant déclaré suite à un
entretien avec des responsables américains qu'il
avait obtenu l'assurance que les Américains
se refusaient " à sacrifier Taiwan ". Une façon
explicite de sous-entendre que la coopération
sino-américaine, en forme de " real politik
", reste largement placée sous le signe de la
méfiance réciproque…
Régis
Soubrouillard