Une
poignée de main historique entre chefs
d'Etat ennemis, les retrouvailles de familles
séparées depuis 50 ans, un dialogue politique
et une coopération économique établis,
l'année 2000 aura marqué un tournant indéniable
dans les relations entre Corée du Nord
et Corée du Sud. Depuis la division de
la péninsule après la Seconde guerre mondiale,
jamais la réconciliation n'aura été aussi
proche, la réunification autant évoquée.
Pourtant l'avenir du processus est incertain.
La confiance reste à bâtir entre les deux
Etats et l'attitude des grandes puissances
sera déterminante.
Une
politique de la main tendue
La
rencontre entre le dirigeant nord-coréen
Kim Jong-il et le président sud-coréen
Kim Dae-jung, le 13 juin 2000 à Pyongyang,
fut le premier aboutissement de la politique
de la main tendue menée par celui-ci depuis
son entrée en fonction en 1998. Appelée
«sunshine policy», cette démarche
reposait sur trois principes : ne tolérer
aucune provocation militaire de la part
du Nord, ne pas menacer celui-ci, encourager
la réconciliation. De longues négociations
impliquant également les Etats-Unis et
le Japon, des pourparlers entre officiels
de haut niveau et une amorce de coopération
commerciale et touristique ont permis
le dégel entre deux Etats toujours officiellement
en guerre.
Hautement
symbolique, la visite de Kim Dae-jung
de l'autre côté de la frontière la plus
militarisée au monde a également produit
quelques résultats politiques importants.
Pour la première fois, Kim Jong-il a accepté
la présence des forces américaines dans
la péninsule et le principe d'une réunification
sur la base d'une formule «un pays,
deux gouvernements, deux systèmes»
proposée par Séoul. Les deux pays ont
aussi décidé de rouvrir la voie ferrée
qui traverse la zone démilitarisée, de
construire une autoroute menant à un complexe
industriel construit en commun, et de
développer les échanges culturels et faciliter
les investissements au Nord.
Séoul
et Washington, deux stratégies
différentes
Les
Etats-Unis ont voulu profiter de ce climat
de détente pour régler avant la fin du
mandat de Bill Clinton le problème qui
les préoccupe le plus, à savoir le programme
nucléaire nord-coréen et l'exportation
de missiles vers des pays comme l'Iran,
la Libye ou le Pakistan. Mais en traitant
directement avec Kim Jong-il, notamment
lors de la visite de Madeleine Albright
à Pyongyang, fin octobre 2000, ils ont
de fait relégué Séoul au second plan.
Face au Nord, Séoul et Washington ne poursuivent
pas les mêmes objectifs. Kim Dae-jung
veut favoriser l'ouverture politique,
économique et culturelle d'un pays reclus
depuis plus de cinquante ans, pour prévenir
toute volonté d'attaque militaire et préparer
la réunification. Il est conscient que
le rapprochement ne pourra pas intervenir
avant vingt ou trente ans, du fait de
la nature du régime à Pyongyang et des
inégalités de développement. Il favorise
donc une politique de petits pas basée
sur la bonne volonté, avec à court terme
le souci de préserver la population du
Nord. Les Américains, en revanche, voient
un enjeu principal, la pérennité et la
sécurité des 37 000 Gis basés au Sud depuis
la guerre, et une urgence, stopper les
programmes militaires nord-coréens.
Le
facteur Bush
L'équipe
Bush ne cache pas que le Nord, qui dispose
du missile Taepodong I d'une portée de
8000 km, est le premier visé par le bouclier
anti-missile qu'elle veut mettre en place.
Alors que Clinton semblait prêt à accorder
une aide contre l'arrêt des programmes
d'armements, le nouveau président américain
exigera d'abord un engagement précis.
Lors de la visite de Kim Dae-jung à Washington,
début mars, il a répété qu'il considérait
Pyongyang comme «une menace».
Il a écarté l'idée d'une reprise prochaine
du dialogue et n'a pas fait mystère de
ses doutes sur le bien-fondé de la «sunshine
policy». Autour de son équipe, des
voix s'élèvent même pour remettre en cause
l'accord de Genève signé en 1994, qui
prévoyait des livraisons de pétrole au
Nord et la construction de deux réacteurs
nucléaires civils contre l'abandon d'un
projet de centrale pouvant servir à l'industrie
nucléaire militaire.
Les Etats-Unis exigent un retrait des
forces nord-coréennes déployées le long
de la zone démilitarisée, une réduction
de l'armement conventionnel et des mesures
claires en ce qui concerne les armes de
destruction massive. Cette intransigeance
peut être efficace mais elle demande un
sens diplomatique très affiné. Et alors
qu'un accord entre les Etats-Unis et la
Corée du Nord ne renforcerait pas forcément
le processus de réconciliation entre Séoul
et Pyongyang, un regain de tension entre
l'administration Bush et le régime communiste
conduirait sans aucun doute à un arrêt
de ce processus. L'avenir de la «sunshine
policy» se joue donc en partie à
Washington.
Que
cherche Kim Jong-il ?
Le
problème majeur de George W. Bush comme
de Kim Dae-jung demeure l'incertitude
concernant les intentions de Kim Jong-il.
Souhaite-t-il vraiment une réconciliation
avec le Sud ? Jusqu'où est-il disposé
à aller ? Le «Cher leader»
avance prudemment et calcule chacun de
ses pas selon un but intangible, son maintien
au pouvoir. Mais l'ouverture au monde
est-elle compatible avec la pérennité
d'un régime fondé sur «le juche»,
idéologie de l'autosuffisance ?
Dans
un pays qui compte plus d'un million de
soldats, le soutien de l'armée est indispensable.
Tant que celle-ci ne se sentira pas menacée,
Kim Jong-il fera preuve d'une certaine
bonne volonté, car l'avenir du régime
passe actuellement par le développement
économique. Déstabilisée par la famine
et les pénuries d'énergie, la Corée du
Nord risque l'effondrement. Le tout, pour
Pyongyang, consiste à profiter de l'aide
humanitaire et capitalistique sans céder
le pouvoir, ce qui passe par une limitation
des contacts entre la population et l'extérieur
pour éviter velléités d'exode et revendications
politiques et sociales. La visite surprise
de Kim Jong-il à Shanghai, fin janvier
2001, démontre bien l'attrait d'un modèle
chinois alliant développement économique
et maintien du parti unique.
La
position de la Chine
Parrain
politique et soutien financier de la première
dynastie communiste au monde, la Chine
trouverait un intérêt à une baisse de
la tension dans la région. La présence
militaire américaine perdrait sa principale
justification et le bouclier anti-missile
un argument de poids. Mais une Corée du
Nord déstabilisée exposerait ses régions
frontalières à un exode massif de réfugiés,
jusqu'à présent indésirables. De même,
une péninsule réunifiée modifierait à
son désavantage l'équilibre régional,
en créant à sa porte une puissance politique
alliée aux Etats-Unis et une centre économique
à fort potentiel.
Le
point central de la politique étrangère
chinoise est Taiwan, mais le maintien
en vie d'un régime ami est aussi important
dans une péninsule qui a historiquement
été le théâtre d'une lutte d'influence
avec le Japon. Dans les mois qui viennent,
Pékin devrait donc favoriser une certaine
ouverture de la Corée du Nord, tout en
la soutenant face aux exigences américaines
dans un contexte de dépenses militaires
accrues et de tension liée au projet de
bouclier anti-missile. D'autant que Jiang
Zemin, qui cherchera en 2002 le renouvellement
de son mandat à la tête de la République
populaire, ne fera rien pour contrarier
la faction la plus nationaliste du Parti.
Le
Japon observe, la Russie s'impose
Ancienne
puissance coloniale de la péninsule, Tokyo
œuvre à la détente aux côtés des Sud-coréens
et des Américains, mais joue un rôle discret
du fait de son faible poids politique
hérité de la défaite de 1945 et du mauvais
souvenir laissé par sa présence. Le Japon
participe à l'aide humanitaire, mais n'envisage
pas d'un bon œil la perspective de mettre
sa «diplomatie du portefeuille»
au service de l'émergence d'une puissance
économique concurrente.
Quant
à la Russie, qui partage une frontière
avec la Corée du Nord, elle s'est brusquement
imposée dans le jeu diplomatique. Lors
d'une visite à Pyongyang à la fin de l'été
2000, Vladimir Poutine s'est fait le porte-parole
de Kim Jong-il, appuyant sa demande d'une
aide au développement d'un satellite contre
l'abandon de son programme balistique
militaire. Surtout, venu à Séoul fin février,
le président russe a recueilli les réserves
de Kim Dae-jung sur le bouclier anti-missile.
Fort de ses liens avec la Corée du Nord,
Moscou se place donc en nouveau parrain
du dialogue et en concurrent direct des
Etats-Unis dans la région.
Quelle
marge de manoeuvre pour Kim Dae-jung ?
Lauréat
du prix Nobel de la paix pour le grand
tournant qu'il a initié, le président
sud-coréen cherche un nouveau souffle.
Sa politique audacieuse, bien accueillie
quand elle produit des résultats comme
la réunification des familles, demeure
risquée dans un pays qui a fondé son identité
sur la lutte contre le frère ennemi communiste.
Il est très critiqué par l'opposition
et une partie de la presse de son pays,
qui lui reprochent d'avoir trop cédé sans
rien obtenir de probant en retour. L'armée
nordiste est toujours positionnée le long
du 38e parallèle, les organisations humanitaires
ne sont toujours pas autorisées à accéder
librement aux populations affamées, et
les discussions entre les deux pays restent
entièrement soumises au bon vouloir de
Kim Jong-il.
Le
dictateur a su mettre à profit les visites
de Kim Dae-jung et Madeleine Albright
pour donner au monde l'image d'un dirigeant
débonnaire et souriant, tout en expliquant
à son peuple que les dirigeants ennemis
venaient reconnaître sa puissance. Il
serait donc vain, pointent les critiques,
d'attendre un geste de sa part après lui
avoir permis de redorer son image, renforcer
son pouvoir et obtenir de l'aide.
Kim
Dae-jung doit tenter d'assouplir la position
des Etats-Unis. Mais avant tout, il compte
sur la visite à Séoul de Kim Jong-il,
qui devrait avoir lieu à la fin du printemps,
pour récolter les premiers fruits de sa
" sunshine policy ". Une nouvelle étape
est impérative, sous peine de voir les
espoirs de l'année 2000 s'envoler, et
la réunification s'éloigner.