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octobre 1999. Pakistan. Islamabad. Le
monde redécouvre avec stupéfaction et
angoisse cette petite république islamique
de l'Asie du Sud au lendemain d'un putsch
militaire fomenté par le chef de l'armée,
le général Pervez Musharraf. Ce changement
brutal à la tête du pays fait craindre
une nouvelle dérive militaire dans un
pays à l'instabilité chronique. Pire encore,
la communauté internationale redoute,
avec cette nouvelle donne stratégique,
une escalade de la violence avec l'Inde,
l'ennemi viscéral, sur le dossier explosif
du Cachemire.
Pourtant,
presque un an et demi après le coup d'Etat
de Musharraf, l'embrasement régional tant
redouté ne s'est pas produit. De peur
de déclencher un processus militaire irréversible
sur un sous-continent en ébullition, le
nouvel homme fort du régime poursuit la
politique régionale élaborée par son prédécesseur
Nawaz Sharif.
Face au géant indien, l'état major pakistanais
ne relâche pas la pression aux frontières
du Cachemire. Sur le front afghan, les
services secrets pakistanais continuent
à soutenir discrètement les taliban, alliés
d'Islamabad pour des raisons stratégiques
et économiques.
Le Pakistan du général Musharraf tente
secrètement de renforcer la position stratégique
d'Islamabad sur l'échiquier régional.
Impliqué militairement et financièrement
dans la poudrière mal éteinte du Cachemire,
le Pakistan maintient également sa présence
sur le territoire afghan. Et se tourne
progressivement vers l'Asie centrale.
Objectif : étendre sa zone d'influence
pour faire contrepoids au géant indien.
Le
Cachemire, une poudrière mal éteinte
Véritable
baril de poudre entre l'Inde et le Pakistan,
la région du Cachemire envenime les relations
entre les deux pays. Cette province himalayenne
à cheval sur le territoire des deux frères
ennemis du sous-continent est à l'origine
de deux des trois guerres que l'Inde et
le Pakistan se sont livrés depuis l'éclatement
en 1947 de l'empire britannique des Indes.
Depuis 1989, les deux pays nucléaires
rivaux ne cessent de faire monter la pression
au Cachemire dans un climat d'équilibre
de la terreur. Aussi bien Islamabad que
New Delhi font de cette région, considérée
par certains experts comme " la plus dangereuse
du monde ", une question vitale pour leur
identité et leur intégrité territoriales.
C'est un conflit durable aux conséquences
imprévisibles transformant le Cachemire
en poudrière explosive. Les étincelles
entre les deux Etats se rallument très
régulièrement dans la région à l'occasion
d'accrochages entre les mouvements indépendantistes
pro-pakistanais et les forces militaires
indiennes. Malgré toutes les tentatives
pour régler ce dossier hautement sensible
entre les deux pays, la dernière en date
remontant à la déclaration de Lahore en
février 1999, aucune solution n'a été
trouvée pour faire baisser la tension.
Pour l'instant, la stratégie pakistanaise
consiste à soutenir les mouvements indépendantistes
régionaux dans leur guerre contre l'Inde.
Dirigé
aujourd'hui par un ancien chef de l'armée
pakistanaise, le général Musharraf, Islamabad
poursuit la course aux armements pour
dissuader son voisin indien de toute volonté
hégémonique dans la région. Enfin, les
généraux pakistanais au pouvoir tentent
de faire de l'Afghanistan, et plus loin
encore, de l'Asie centrale, des zones
d'influence et d'approvisionnement pour
contrebalancer la puissance du géant indien.
L'Afghanistan,
un allié stratégique
Dominé
depuis septembre 1996 par les taliban,
l'Afghanistan revêt une dimension stratégique
pour le Pakistan. Après avoir soutenu
les extrémistes islamistes dans leur conquête
du pouvoir, Islamabad a toujours cherché
à exercer une influence sur Kaboul. Selon
les spécialistes de la région, le territoire
afghan serait même devenu une
«province pakistanaise» pour
les services secrets pakistanais. Pourquoi
le Pakistan s'est-il lancé dans l'aventure
périlleuse en Afghanistan ? Selon Michael
Barry, spécialiste de cette partie du
monde, «l'objectif du Pakistan est
de vassaliser l'Afghanistan pour faire
face à l'Inde».
En effet, pour Islamabad, le territoire
afghan contrôlé par les taliban offre
de nombreux atouts. Régime islamique ayant
pour loi suprême la Charia, le Pakistan
est idéologiquement proche de son voisin
afghan. Cette proximité identitaire explique
le soutien sans faille d'Islamabad au
régime des taliban. Plus important encore,
face au géant indien, le Pakistan est
à la recherche d'alliés stratégiques dans
la région. Pendant la guerre froide, Islamabad
a longtemps joué la carte chinoise pour
se prémunir de l'Inde comme celle-ci a
pu parier sur la Russie pour tenir à distance
la Chine communiste. Or, l'après-guerre
froide a changé le jeu des puissances
régionales. Dorénavant, la Chine est de
plus en plus méfiante vis-à-vis de la
nouvelle puissance nucléaire pakistanaise
et la Russie craint un Pakistan trop protecteur
de l'islamisme en Asie. Devant le risque
d'isolement sur l'échiquier stratégique
régional, le Pakistan tente de faire de
l'Afghanistan des taliban un «pays
diligenté». Une victoire
totale des extrémistes religieux dans
leur pays arrangerait le parrain pakistanais
qui pourrait ainsi renforcer sa mainmise
en Afghanistan. Car Islamabad ne cache
pas son intention de rééquilibrer les
rapports de force face à la puissance
indienne dans la région. Pour les stratèges
militaires pakistanais, l'Afghanistan
renforce «la profondeur stratégique»
dont a besoin le Pakistan dans sa rivalité
avec l'Inde.
Le
Pakistan est aussi prêt à jouer un rôle
pour mettre fin à l'impasse entre Washington
et les taliban afghans à propos d'Oussama
ben Laden, le terroriste présumé le plus
recherché par les Etats-Unis. Réfugié
en Afghanistan, le milliardaire d'origine
saoudienne est soupçonné par la CIA d'être
à la tête d'un vaste réseau islamiste
dans le monde et d'avoir orchestré des
attentats contre les intérêts américains.
Washington réclame aux taliban son extradition
pure et simple. Or, les maîtres de Kaboul
refusent toujours de livrer Ben Laden
à la justice américaine.
Dans
cette guerre des nerfs, le Pakistan tente
de jouer le médiateur entre les deux pays.
Influent auprès de l'Afghanistan, Islamabad
espère ainsi se rallier la Maison-Blanche.
Un moyen d'obtenir un soutien plus actif
des Etats-Unis dans son face-à-face avec
l'Inde.
Islamabad
parie sur l'Asie centrale
L'avènement
d'un régime islamiste pro-pakistanais
en Afghanistan sert aussi les intérêts
économiques du Pakistan. Depuis la disparition
de l'Empire soviétique en 1991 et le retrait
des russes des cinq républiques d'Asie
centrale, le Pakistan voit dans cette
nouvelle donne stratégique régionale de
nouveaux débouchés. L'industrie pakistanaise
souhaite atteindre les marchés nouvellement
libres de l'Asie centrale. Pour Islamabad,
un Afghanistan soumis sert de corridor
terrestre et de voie commerciale pour
acheminer les ressources tant convoitées
de l'Asie centrale. Surpeuplé et dénué
de sources d'énergie et de matières premières,
le Pakistan lorgne notamment sur les hydrocarbures
du Turkménistan. Pour Michael Barry, spécialiste
de la région, «le principal enjeu
est le gaz naturel turkmène, que la firme
américaine Unocal et la compagnie saoudienne
Delta Oil se proposent d'acheminer vers
Karachi par gazoduc à travers l'oasis
afghan de Herat, conquise par les taliban
en septembre 1995». Le Pakistan
a aussi en ligne de mire l'électricité
du Tadjikistan et du Kirghizstan.
Islamabad
considère les richesses d'Asie centrale
comme un nouvel eldorado à conquérir afin
de renforcer sa puissance dans la région.
Pour Olivier Roy, spécialiste de l'Asie
centrale, le Pakistan aurait même un dessein
encore plus ambitieux. Selon l'universitaire
français, les services secrets pakistanais
«nourrissent l'espoir que les 5
Républiques d'Asie centrale se retirent
de la Communauté des Etats Indépendants
(CEI) donnant naissance à un espace géopolitique
musulman conservateur dominé par le Pakistan».
Pur scénario prospectif ou hypothèse crédible
? En tout cas, le Pakistan n'a pas fini
de brouiller les cartes entretenant un
jeu trouble dans une région encore instable…
Julien
Nessi