Au
début des années 90, le régime de Fidel
Castro se retrouve bien seul. Marginalisé
par la communauté internationale et abandonné
par ses anciens alliés de la guerre froide,
le leader révolutionnaire cubain est isolé
sur la scène internationale. La disparition
de l'URSS et le repli stratégique de la
Chine accentuent la perte d'influence
de La Havane. Placée en première ligne
dans l'affrontement Est-Ouest durant les
heures les plus sombres de la guerre froide,
l'île rebelle des Caraïbes perd en quelques
années son rôle d'avant-poste stratégique
du camp socialiste.
Cuba
se tourne vers l'étranger
La
Havane traverse également la phase la
plus difficile de son histoire durant
les années 90. Maintenu sous pression
par Washington, Fidel Castro est confronté
à une grave crise économique. De 1989
à 1993, certains économistes vont même
jusqu'à évaluer la chute du Produit intérieur
brut cubain de près de 45 à 48% ! Face
à l'effondrement du système économique
cubain, le Lider Maximo est contraint
de faire des concessions à sa doctrine
socialiste. Castro ouvre alors son pays
aux investissements étrangers et aux dollars…
La nécessité de suivre de nouvelles voies
économiques dicte la politique étrangère
castriste dans les années 90. Pour l'historien
Angelo Trento, spécialiste de l'Amérique
latine, le jeu cubain dans l'après-guerre
froide se définit par la recherche de
nouveaux partenaires stratégiques et économiques
: "Au cours des années 90, Fidel Castro
s'est personnellement engagé dans une
offensive diplomatique pour tenter de
rompre l'encerclement des Etats-Unis,
multipliant les rapports bilatéraux et
multilatéraux et dénonçant, dans les instances
internationales, l'inégalité des rapports
Nord-Sud et l'injustice des lois du marché".
Washington
ne baisse pas la garde
Considéré
par le département d'Etat américain comme
un " Etat hors la loi ", puis plus récemment
comme un " Etat préoccupant ", Cuba fait
toujours l'objet d'un embargo économique.
En vigueur depuis les années 60, le dispositif
américain d'interdiction du commerce avec
La Havane n'est pas parvenu à renverser
le pouvoir castriste. En dépit des changements
géopolitiques majeurs survenus dans l'après-guerre
froide, Washington monte toujours la garde
en maintenant son régime de sanctions.
En 1995, Bill Clinton, l'ancien chef de
la Maison-Blanche, signe la loi Helms-Burton
sous le pression du puissant lobby anticastriste.
Cette décision provoque alors une vague
de protestations à l'échelle internationale.
Renforçant l'embargo de 1962, ce nouveau
dispositif permet des sanctions contre
les entreprises étrangères (canadiennes,
européennes ou d'Amérique latine) investissant
à Cuba. En 1999, changement de stratégie
de la Maison-Blanche : l'ancien président
américain assouplit les sanctions économiques
à l'encontre de Cuba. Mais, les mesures
ne sont que symboliques (réouverture des
liaisons aériennes avec La Havane, la
possibilité pour les exilés d'envoyer
des dollars à Cuba ou encore l'accélération
des formalités pour l'envoi de médicaments).
Malgré ces signes de détente, la loi Helms-Burton
continue à s'exercer sur l'île des Caraïbes.
" Relique tropicale " de la guerre froide,
l'embargo américain a pour objectif d'isoler
et de marginaliser le régime cubain sur
l'échiquier régional, et plus largement
encore à l'échelle internationale. Avec
la nouvelle administration Bush, la politique
cubaine des Etats-Unis pourrait d'ailleurs
se durcir et provoquer de nouvelles tensions.
Cuba
réintègre l'Amérique latine
En
confrontation permanente avec la superpuissance
américaine, Cuba tente de jouer la carte
de l'influence régionale sur le continent
sud-américain. Bénéficiant d'une position
géostratégique avantageuse, l'île révolutionnaire
des Caraïbes cherche à revenir sur la
scène locale. Après les ouvertures économiques
de son régime, le leader de la révolution
cubaine fait un retour en force sur le
front de la diplomatie. Après la visite
remarquée du pape Jean-Paul II, La Havane
reçoit le 9ème sommet ibéro-américain
en novembre 1999. Officiellement consacré
à la " situation financière internationale
dans une économie globalisée ", le sommet
rassemble plus de 14 chefs d'Etat et de
gouvernement d'Amérique latine, d'Espagne
et du Portugal. Un véritable défilé des
plus grands dirigeants que compte la communauté
des Etats hispanophones. Cuba n'avait
pas reçu de sommet diplomatique aussi
important depuis celui du mouvement des
pays non alignés en 1979, en pleine guerre
froide. Durant deux jours, le chef de
la révolution cubaine dispose d'une tribune
inespérée pour obtenir une reconnaissance
internationale et revenir sur la scène
sud-américaine. Mission réussie pour Fidel
Castro en échange de quelques concessions
sur la dissidence anticastriste, autorisée
à rencontrer, pour la première fois à
l'intérieur de l'île, les chefs d'Etat
étrangers. A l'issue du sommet, les participants
adoptent la " Déclaration de La Havane
" qui condamne notamment l'application
extra-territoriale des lois nationales,
en faisant explicitement référence à la
loi Helms-Burton. Le sommet permet également
à Cuba de se rapprocher des Etats d'Amérique
latine, partenaires considérés comme stratégiques
dans la lutte contre les Etats-Unis. Salué
par la presse internationale comme une
victoire diplomatique pour La Havane,
l'événement consacre la réintégration
de Cuba dans la région.
Une
île stratégique pour Moscou et Pékin
Appliquant
sa stratégie de contournement de l'embargo
américain, Fidel Castro se rapproche de
ses anciens alliés idéologiques de la
guerre froide, la Russie et la Chine.
Absentes dans la région depuis la fin
de la guerre froide, les deux grandes
puissances renouent discrètement leurs
relations avec La Havane pour des raisons
stratégiques et militaires. Dotées d'un
centre d'espionnage et d'observation à
Cuba, elles souhaitent renforcer leur
présence sur l'île, située à moins de
160 kilomètres des côtes américaines.
Face à la menace que représente la mise
en place d'un bouclier antimissile américain,
les deux puissances entendent consolider
leur potentiel militaire et stratégique.
Quant à Fidel Castro, il compte sur un
réchauffement des relations avec la Russie
et la Chine pour obtenir des aides financières
et enrayer la crise économique de son
pays.
Le
rapprochement de Cuba avec la Russie s'est
traduit par la venue de Vladimir Poutine
à La Havane du 13 au 17 décembre 2000.
C'est la première visite d'un dirigeant
russe sur l'île des Caraïbes depuis l'effondrement
de l'Union soviétique. Tournant historique
dans les relations entre La Havane et
Moscou dans la courte histoire de l'après-guerre
froide, ce voyage officiel relance les
échanges économiques et la coopération
militaire entre les deux pays. Durant
son séjour à Cuba, Vladimir Poutine en
profite même pour visiter la station d'écoutes
et d'espionnage russe de Lourdes, dans
la banlieue de La Havane. Un signe politique
clair en direction des Etats-Unis. Par
ailleurs, le retour de la Russie dans
la région est vivement souhaité par les
Etats d'Amérique latine. Quant à la Chine,
son rapprochement avec Cuba est plus discret.
Une semaine et demi après la visite russe,
le chef d'état-major de l'armée chinoise
se rend au Palais de la Révolution pour
s'entretenir avec Fidel Castro. A l'issue
de cette mission diplomatique, les deux
pays signent le 27 décembre 2000 un accord
de coopération militaire. Pour la Chine,
l'île socialiste des Caraïbes représente
un intérêt stratégique face aux Etats-Unis
en cas de conflit avec Taïwan. Selon Washington,
l'Empire du milieu dispose d'une base
d'observation similaire à celle de la
Russie. Pour le Lider Maximo, le jeu chinois
répond à son souhait de sortir de l'isolement
diplomatique et de jouer à nouveau un
rôle sur la scène internationale.
Julien
Nessi