Livrée
au chaos de la guerre civile depuis mars
1991, la Sierra Leone apparaît comme un
modèle de "sale guerre africaine", marquée
par de nombreux acteurs et une violence
extrême entre les belligérants.
Une
guerre complexe et imprévisible
En
dix ans, le pays s'est transformé en vaste
champ de bataille, coupé en deux zones
d'influence. D'un côté, les rebelles du
Front révolutionnaire uni (Ruf), menés
par un chef militaire mystique, à la réputation
sanguinaire, mais aujourd'hui sous les
verrous, Foday Sankoh. Soutenus par Charles
Taylor, ancien seigneur de la guerre devenu
président du Libéria en 1997, les rebelles
du Ruf ont pris position dans les régions
du Nord-Est du pays, proche de la frontière
avec le Libéria et à proximité des zones
riches en diamants.
De l'autre côté, l'armée régulière du
président élu Kabbah qui ne doit sa survie
qu'à la présence du plus gros contingent
de Casques bleus en Afrique (près de 10
000 soldats de la Mission des Nations
Unies pour la Sierra Leone), à l'intervention
de militaires britanniques, à la médiation
d'une force d'interposition ouest-africaine
(Ecomog), et à des milices d'autodéfense
pro-gouvernementales. Le gouvernement
et ses alliés sont parvenus à sécuriser
la capitale Freetown et ses environs.
Facteur d'instabilité, cette multitude
d'acteurs impliqués dans la guerre civile
rend toute sortie de crise particulièrement
complexe. Malgré les accords de paix signés
entre les belligérants, le dernier en
date remontant à juillet 1999, et les
opérations de désarmement supervisées
par les Nations Unies, commencées en mai
2001, la situation sur le terrain reste
toujours aussi imprévisible. Au-delà des
forces en présence, le véritable conflit
réside dans le contrôle, l'exploitation
et l'exportation des diamants tirés des
zones de production du pays.
Les
diamants, «nerf de la guerre»
Depuis
le début de la guerre civile, les diamants
sont au cœur du drame sierra-léonais.
Les pierres précieuses, abondantes dans
les régions du Nord-Est du pays, notamment
dans le district de Kono et la zone de
Kenema, sont devenues l'enjeu de la lutte
entre les belligérants. Un "jeu de go
territorial" entre les acteurs du conflit
s'est mis en place autour des gisements
de "kimberlites" devenant les zones de
combat les plus féroces.
Les diamants permettent aux rebelles de
se procurer des armes et de l'équipement
militaire auprès de mercenaires sans scrupules,
via certains pays africains peu regardants
(Libéria et Burkina Faso). Ces gemmes
attisent les convoitises et financent
l'effort de guerre des protagonistes du
conflit, à travers un vaste réseau d'exportation
illicite sur le marché mondial. Selon
les Nations unies, les diamants rapportent
aux seigneurs de la guerre appartenant
à la mouvance du Front révolutionnaire
uni entre 25 et 125 millions de dollars
par an. Un véritable trésor de guerre
pour les rebelles de Foday Sankoh.
Dans un rapport rendu public en janvier
2000, une organisation non gouvernementale
(ONG) "Partenariat Afrique Canada
" dénonçait la montée en puissance du
trafic des diamants en Sierra Leone :
«L'enjeu de cette guerre n'a
probablement pas été la victoire mais
plutôt la réalisation de bénéfices provenant
d'activités criminelles lucratives menées
sous le couvert de la guerre. En fait,
les diamants ont été le moteur du conflit
qui a déstabilisé le pays durant près
de 30 ans, dérobé son patrimoine et détruit
toute une génération d'enfants».
Pour cette ONG canadienne, l'exploitation
des pierres précieuses serait même devenue
l'unique cause de la guerre civile permanente
qui dévaste le pays. En tout cas, après
dix ans de conflit, près de la moitié
des 4,5 millions d'habitants que compte
le pays ont été déracinés, contraints
à l'exil à l'étranger ou dans leur propre
pays. Par ailleurs, selon un dernier bilan,
la tragédie de la Sierra Leone aurait
fait près de 50 000 morts. Les affrontements
les plus violents ont souvent été déclenchés
autour des zones les plus riches en diamants.
Les
plaques tournantes du trafic
L'exportation
des diamants de la guerre ne pourrait
se faire sans le concours de pays africains
voisins et alliés. Le Libéria et le Burkina
Faso sont souvent cités dans les rapports
de l'Onu comme les pays de transit et
d'écoulement des diamants des rebelles
sierra-léonais. Ces deux pays jouent le
rôle d'intermédiaires de la contrebande
des diamants du Ruf et constituent les
rouages essentiels du circuit illégal
d'exportation des pierres précieuses.
Le
Burkina Faso se charge de commander
des armes et de les livrer, via le Libéria,
aux chefs de guerre sierra-léonais en
échange de diamants. Le président libérien,
Charles Taylor, met à la disposition des
rebelles et des mercenaires ses bases
aériennes pour la livraison des armes
en provenance du Burkina Faso. En contrepartie,
Monrovia reçoit des diamants bruts des
groupes rebelles sierra-léonais. Le Libéria
se charge alors de revendre les pierres
précieuses sur le marché international.
Selon les spécialistes du trafic de diamants,
le Libéria exporte jusqu'à 60 fois plus
de carats qu'il n'est capable d'en fournir.
Dans
un rapport rendu public en décembre 2000,
une commission d'enquête internationale
de l'Onu met directement en cause le rôle
joué par le Libéria dans la poursuite
de la guerre en Sierra Leone. Après six
mois d'investigation dans la région, les
enquêteurs affirment que «le
Libéria soutient activement le Ruf à tous
les niveaux en lui fournissant l'entraînement,
l'armement, le support logistique ainsi
que l'asile pour ses combattants».
A la suite de ce rapport accablant pour
le Libéria, le Conseil de Sécurité a décrété
en mars 2001 un embargo sur les ventes
d'armes dans ce pays. L'Onu envisage également
de lui appliquer une interdiction sur
l'exportation des diamants afin de l'inciter
à prendre des mesures pour mettre un terme
à son rôle actif dans la guerre sierra-léonaise.
La
Guinée et la Côte d'Ivoire
sont également montrés du doigt par les
Nations unies dans le circuit d'exportation
illégale des diamants bruts des rebelles
du Ruf sur le marché mondial. L'Ukraine
apparaît également dans le rapport comme
le fournisseur d'armes et d'équipements
militaires des seigneurs de la rébellion
sierra-léonaise.
Face à l'ampleur du trafic et préoccupé
par «le rôle du commerce illégal
des pierres précieuses dans la poursuite
de la guerre civile en Sierra Leone»,
le Conseil de Sécurité des Nations unies
a également imposé, durant 4 mois, de
juillet à octobre 2000, un embargo sur
les exportations de diamants non certifiés
en provenance de la Sierra Leone. L'Onu
a obligé le gouvernement Kabbah à instituer
un système de certification des exportations
légales de diamants avant de lever l'embargo.
Les
mercenaires à l'assaut des gisements
Au
sein de ce vaste trafic de diamants en
provenance des bases rebelles de Sierra
Leone, des sociétés de mercenaires jouent
un rôle actif. Depuis la fin de la guerre
froide, ces «racketteurs de guerre»
ont investi le continent africain pour
occuper le terrain laissé vacant par les
grandes puissances. La Sierra Leone n'échappe
pas à cette ruée vers les diamants d'une
nouvelle génération de «chiens de
guerre», prêts à tout pour mettre
la main sur les richesses du pays.
En règle générale, ces mercenaires des
temps modernes participent activement
aux trafics de diamants et d'armes en
tant que transporteurs, pilotes d'avions
ou d'hélicoptères ou encore instructeurs
de troupes improvisées. Ils peuvent être
également engagés dans des sociétés privées
de sécurité militaire. En Sierra Leone,
ces mercenaires participent au vaste réseau
de trafic de diamants bruts, extraits
des bases rebelles dans la région du Nord-Est
du pays. Selon la Commission des droits
de l'homme de l'Onu, qui a remis récemment
un rapport alarmant sur le mercenariat
en Afrique, des mercenaires sont intervenus
dans le conflit sierra-léonais en se livrant
à la vente d'armes et de diamants. Les
rapporteurs citent notamment le cas d'un
homme d'affaires ukrainien, résidant au
Libéria et arrêté en Italie en possession
de grandes quantités de diamants, de cocaïnes
et d'armes. Des marchands libanais contribuent
également au trafic. Selon l'ONG "Partenariat
Afrique Canada", les Anglais (Sandline
International) et les Sud-Africains (Executive
Outcomes) sont présents dans les zones
diamantifères du pays à travers des sociétés
de sécurité privées. Dans son rapport
sur «les diamants et la sécurité
humaine», l'organisation non gouvernementale
souligne également le rôle trouble de
certains diamantaires dans l'exploitation
des pierres précieuses. Bref, les «diamants
du sang et de la guerre» alimentent
tout les trafics et attisent les convoitises
des mercenaires et diamantaires dans un
pays ravagé par dix ans de guerre civile.
Vers
une certification des «diamants
de la guerre» ?
Pour
lutter contre les trafics illicites de
diamants de guerre qui financent les conflits
sanglants en Afrique, la communauté internationale
commence à se mobiliser. Les principaux
diamantaires d'Anvers, le plus grand marché
mondial de vente et d'achat de diamants,
se sont engagés en juillet 2000 à mettre
en place un système de certification internationale
des pierres précieuses. Ce dispositif
a pour but d'identifier, du producteur
au vendeur, l'origine des diamants bruts
mis sur le marché, et ainsi d'enrayer
le financement des forces rebelles dans
les pays africains en guerre. L'Afrique
du Sud, grand pays producteur de diamants
au monde, a également donné naissance
au
«processus de Kimberley»,
du nom de la ville sud-africaine qui,
en l'an 2000, a organisé la première conférence
internationale sur les diamants de la
guerre. Regroupant 38 pays, des représentants
du Conseil mondial du diamant et des ONG,
ce mouvement a pour objectif de généraliser
la certification des pierres précieuses
dans tous les pays africains producteurs
de diamants. Lors de la dernière conférence
qui s'est tenue à Bruxelles du 24 au 27
avril 2001, les participants au «processus
de Kimberley» se sont engagés à
mettre en place un système international
de certification des gemmes brutes.
Ils ont aussi affiché leur volonté de
soumettre à l'Assemblée générale de l'Onu,
d'ici la fin de l'année 2001, un avant-projet
de convention internationale sur l'interdiction
des diamants de la guerre. Même si les
pierres précieuses provenant des zones
de conflit ne constituent qu'une fraction
du marché global de diamants bruts, les
pays participants à «kimberley»
cherchent à mettre un terme à la contrebande
pour protéger leur marché.
Reste
à savoir si ce système de certification
sera suffisamment opérationnel pour enrayer
les conflits africains financés par les
trafics de diamants. Car, le risque est
grand de voir les pierres précieuses trouver
de nouveaux accès, plus discrets, au marché.
Dans le cas de la Sierre Leone, un tel
dispositif de certification est en vigueur
depuis octobre 2000. En dépit de ces mesures,
la tension sur le terrain reste toujours
aussi instable.
Julien
Nessi