Une
conséquence du génocide rwandais
La
déstabilisation de la RDC, qui s'appelait
encore Zaïre, débute en 1994 avec le
génocide rwandais. Le massacre de près
d'un million de Tustsis et de Hutus
modérés par les milices interhamwes
(Hutus extrémistes) entraîne la prise
du pouvoir du Front patriotique rwandais
(FPR, tutsi) et la fuite vers le Zaïre
des génocidaires et de populations hutues
chassées par les nouveaux maîtres de
Kigali. Mais pour mettre fin à des incursions
militaires menées depuis le Zaïre par
les interhamwes, le FPR, appuyé par
des opposants au maréchal Mobutu regroupés
au sein d'une Alliance des forces démocratiques
pour la libération du Congo (AFDL) envahit
le pays en septembre 1996. Des dizaines
de milliers de Hutus reprennent le chemin
du Rwanda, tandis que les interhamwes
fuient vers l'Ouest. Cette guerre s'achève
en mai 1997 avec le renversement de
Mobutu par Laurent-Désiré Kabila.
Au
fil des mois, le président autoproclamé
de la RDC cherche alors à s'affranchir
de ceux qui l'ont installé à Kinshasa
et se rapproche même des extrémistes
hutus. En représailles, le Rwanda lance
en août 1998 une offensive contre son
ancien protégé, avec l'appui du Rassemblement
congolais pour la démocratie (RCD).
Les rebelles comme le gouvernement faisant
appel à des alliés, ce nouveau conflit
prend rapidement une ampleur internationale,
qui aujourd'hui encore rend difficile
tout retour à la paix.
Un
enjeu pour les puissances régionales
Le
Burundi et l'Ouganda se joignent en
effet au Rwanda, tandis que l'Angola,
la Namibie et le Zimbabwe viennent au
secours du régime de Kabila, chacun
ayant un intérêt politique ou militaire
à intervenir.
Pour
le Burundi, déchiré comme le Rwanda
entre Hutus et Tutsis, l'opération au
Congo est l'occasion de se prémunir
contre les agissements des milices hutues
de l'autre côté de la frontière. L'Ouganda,
lui, intervient pour trois raisons :
la lutte contre les Hutus au profit
de ses alliés tutsis, l'aide au Mouvement
pour la libération du Congo (MLC) et
au Rassemblement congolais pour la démocratie
(RCD-ML) qu'il soutient depuis longtemps,
et la lutte contre des rebelles ougandais
basés dans l'est du Congo. Sans compter
l'ambition personnelle du président
Museveni de jouer un rôle dans les affaires
de l'Afrique.
Présent
en RDC depuis 1997, l'Angola y a trouvé
un nouveau champ de bataille contre
les rebelles de l'Unita, qui avaient
été soutenus de longue date par Mobutu.
Protéger Kabila est pour le président
dos Santos le moyen de couper son adversaire
de tout soutien logistique. Proche allié
de l'Angola, la Namibie l'a suivi dans
le conflit congolais, en partie parce
que l'Unita est réputée soutenir ses
propres rebelles. Enfin, le Zimbabwe,
qui est avec la Namibie l'un des deux
belligérants sans frontière commune
avec la RDC, s'est engagé dès le début
de la crise aux côtés de Kinshasa, en
vertu du rôle régional que s'attribue
le président Robert Mugabe, notamment
face à son rival Museveni.
Les
belligérants organisent le pillage du
Congo
Mais
au-delà de ces bonnes raisons politiques,
la présence en RDC revêt une importance
toute particulière pour les intervenants.
Outre le café et le bois, l'ancien Zaïre
regorge de pétrole, d'or, de diamants,
de cuivre, de cobalt, d'uranium et de
titane notamment. Ainsi les lignes de
front coïncident pratiquement avec les
pourtours des grandes zones minières
du pays.
Publié en avril 2001, le rapport d'une
commission d'enquête des Nations unies
accuse de «hauts responsables
militaires et politiques»
des pays belligérants de s'adonner à
«un pillage à grande échelle
des ressources naturelles et à leur
exploitation systématique».
Les chefs d'Etat rwandais et ougandais,
Paul Kagamé et Yoweri Museveni, sont
en particulier accusés d'être «sur
le point de devenir les parrains de
l'exploitation illégale et du prolongement
du conflit», et les experts
de l'ONU jugent que le Zimbabwe traite
la RDC comme une «colonie économique».
«Les activités commerciales
des pays agresseurs en RDC dépassent
le qualificatif d' "exploitation
illégale" pour atteindre celui
de "pillage systématique",
dont les destinataires finaux sont,
dans leur ordre d'importance économique,
les pays suivants : les Etats-Unis,
l'Allemagne, la Belgique et le Kazakhstan»,
conclue la commission d'enquête.
Les
minerais nourrissent l'économie de guerre
Un
peu plus d'un an après le début de la
guerre, le Rwanda est devenu un marchand
d'or important et le Zimbabwe un exportateur
de diamants, alors que ces deux pays
ne disposent pas de mines de ce genre.
Aujourd'hui,
l'objet de toutes les convoitises est
le coltan, un minerai nécessaire à la
fabrication des condensateurs présents
dans les téléphones portables et les
ordinateurs. Extrait dans la zone contrôlée
par Kigali, par «des prisonniers
des forces congolaises», précise
l'ONU, le matériau est acheminé vers
le Rwanda et l'Ouganda pour être revendu
en Europe et aux Etats-Unis. Selon les
experts de la commission d'enquête,
l'exploitation de l'or, de manière «industrielle»,
et des diamants congolais est organisée
par le gouvernement de Kampala, au profit
de proches du pouvoir, dont le propre
frère de Museveni. Le braconnage des
éléphants pour leur ivoire ou des gorilles
pour leur viande, ainsi que l'exploitation
forestière illégale sont également largement
répandus. Enfin, le rapport affirme
que «le gouvernement congolais
permet à des militaires angolais, namibiens
et zimbabwéens de tirer des revenus
de l'exploitation de diamants en violation
des pratiques légales».
Ce
pillage systématique et généralisé du
Congo sert avant tout à financer la
guerre et l'occupation du territoire.
L'argent de l'or ou des diamants est
employé à l'achat d'armes et de munitions
ainsi qu'à l'entretien des divers contingents.
Début 2001, on estimait à presque 50
000 le nombre de soldats étrangers présents
en RDC : 17 000 à 25 000 Rwandais, 12
000 Zimbabwéens, 10 000 Ougandais, 2000
à 5000 Angolais et 2000 Namibiens. Et
à son tour, la puissance militaire rassemblée
créé les conditions du pillage. Car
cette économie de guerre enrichit d'abord
les militaires présent sur le terrain,
les cercles du pouvoir dans les différents
pays et les intermédiaires, pas forcément
africains, impliqués dans les trafics.
Les
occupants vont chercher à garder leurs
avantages
Avec
la volonté affichée de Joseph Kabila
de mettre fin au conflit, le déploiement
des Casques bleus et le début d'un dialogue
politique entre factions congolaises,
les chances de la paix sont aujourd'hui
plus solides qu'elles ne l'étaient au
début de l'année 2001. Pour autant,
les enjeux économiques sont tels pour
chacun des protagonistes que le chemin
sera long et les négociations serrées.
Successeur de son père par la grâce
des Angolais et des Zimbabwéens, Kabila
doit s'attendre à ce que ses alliés
ne maintiennent leur confiance et leur
appui qu'en échange du renouvellement
des concessions minières dont ils jouissent
actuellement.
A
l'inverse, le Rwanda, l'Ouganda et le
Burundi, qui ont déjà entamé leur retrait,
ont intérêt à faire baisser la pression
internationale qui pèse sur eux en tant
que pays agresseurs. Mais ils ne consentiront
sans doute à se retirer complètement
que lorsqu'ils auront obtenu les garanties,
par Kinshasa ou par leur influence sur
les groupes armés congolais, que la
manne que représente la RDC ne leur
échappera pas. Les armes se tairont
peut-être, mais le Congo a peu de chances
de recouvrer sa souveraineté économique.