PV. Quelles sont les principales idées
fausses sur la Russie en l'an 2001 ?
I.F.
Il est dommageable de toujours présenter,
surtout dans la presse, les aspects les
plus négatifs de la Russie : l'alcoolisme,
la prostitution, la corruption… Il en
résulte une image déformée des réalités.
En
matière de relations internationales,
il subsiste de nombreux clichés récurrents
qui empêchent sans doute les pays occidentaux
d'avoir une approche créative vis-à-vis
de ce pays.
Trois
clichés
Premier exemple : "La Russie est par nature
dans un syndrome impérialiste". Or, la
Russie a progressivement opté pour une
approche plus pragmatique de ses relations
avec les pays de l'ex-Union soviétique.
Certes, il y a eu après l'éclatement de
l'URSS (1991) des initiatives pour le
moins contestables de la Russie à l'égard
de certains " nouveaux Etats indépendants
", à la faveur de plusieurs conflits.
Bien sûr, Moscou a essayé de jouer sur
la question des minorités russes, en Ukraine
comme au Kazakhstan. Mais on remarquera
que cet " outil " n'a été utilisé que
dans le discours et a perdu de son importance
au cours des dernières années dans la
ligne de la Russie à l'égard de l'ex-URSS.
Le "syndrome impérialiste" a été progressivement
dépassé. La Russie a peu à peu construit
durant les années 1990 ses relations avec
les pays de l'ex-URSS, surtout sur une
base bilatérale, le cadre communautaire
(CEI) n'ayant pas répondu aux attentes
initiales. La Russie n'a pas construit
ces relations dans l'espoir d'un rétablissement
à l'identique de l'Empire. Elle a pris
ses distances et des précautions lorsqu'une
relation trop étroite avec tel ou tel
Etat risquait d'être trop contraignante
ou coûteuse, économiquement et politiquement.
Avec l'Ukraine, sans doute la république
dont l'indépendance est la plus délicate
à admettre pour Moscou, les tensions ont
été globalement surmontées (on pourra
revenir sur les actuelles évolutions dans
les relations entre les deux pays). Nous
avons pourtant toujours tendance à mettre
en avant les déclarations de tel ou tel
nationaliste russe affirmant qu'il faut
reprendre le contrôle de la flotte de
la mer Noire. Quels sont les inconvénients
de cette pratique ? D'une part, elle n'est
pas porteuse de créativité dans nos approches
envers la Russie. D'autre part, ce fonctionnement
nourrit en retour certains stéréotypes
au sein des élites politiques et militaires
russes. En ce sens, il ne rend pas nécessairement
service aux autres pays de l'ex-URSS.
Deuxième
cliché : la permanence en Russie de réflexes
militaristes, qui seraient doublés d'une
posture anti-occidentale. Certes, il y
a des blocages sur la voie de la réforme
militaire et de la restructuration des
industries d'armement, mais ces obstacles
sont aussi bien d'ordre matériel et politique
que de nature psychologique, philosophique…
et il y a eu aussi des avancées. Pourtant,
avant même de connaître le contenu de
la nouvelle doctrine militaire russe,
on avait déjà annoncé côté occidental
qu'elle allait être plus dure, plus hostile
à l'Occident. Une fois la nouvelle doctrine
adoptée, peu en ont fait l'analyse et
le public est resté avec les premières
images.
Troisième
cliché : la solidarité de principe entre
populations slaves orthodoxes, par exemple
durant la crise du Kosovo (1999). Alors
que les Russes, pour beaucoup, ne le vivent
plus sur ce mode. Le soutien de la Russie
aux Serbes devait à des enjeux ayant trait
à son propre statut sur la scène internationale,
dans les relations avec les Occidentaux
- désir de participer au règlement et
au choix des moyens nécessaires pour le
règlement de la crise, rôle du Conseil
de sécurité de l'ONU, problème de la non-ingérence
dans les affaires intérieures des Etats,
place de l'OTAN dans la nouvelle architecture
de sécurité européenne, etc. Quand je
discutais avec des Russes durant cette
crise, ils critiquaient souvent le régime
de Slobodan Milosevic. Notamment parce
qu'ils considéraient que ce dernier avait
floué la Russie en sollicitant ses conseils
et son aide à certains moments pour mieux
trahir ces mêmes conseils quand cela lui
semblait plus opportun. Le véritable fondement
de la réaction des Russes était que l'Alliance
attaquait un Etat souverain, la Serbie
(par identification, cela les inquiétait)
; qu'elle consolidait son statut d'acteur
central de la sécurité européenne dans
l'après-Guerre froide ; qu'elle avait
contourné le Conseil de sécurité de l'ONU.
Un
pays-continent parfois méconnu
PV.
Les efforts français de connaissance de
la Russie vous semblent-ils à la hauteur
de l'enjeu et de la complexité du sujet
?
I.F. Il y a eu, dans les premiers
temps qui ont suivi la disparition de
l'URSS, une phase de " perplexité ", peut-être.
La diffusion des travaux reste insuffisante.
Il existe un déficit de diffusion à l'échelle
internationale des travaux réalisés, non
seulement sur la Russie mais encore sur
l'ensemble de la zone post-soviétique.
Le milieu de la recherche et de l'expertise
françaises ne communique pas toujours
très bien en son sein et avec l'extérieur
(le problème linguistique aidant). Les
conceptions anglo-saxonnes, notamment
américaines, très présentes notamment
sur Internet, s'imposent plus facilement.
Il en résulte une forme de déséquilibre.
La presse française quant à elle propose
souvent une couverture de la Russie qui
cherche à faire
rentrer les réalités dans une grille de
lecture préétablie, en partie négative.
Le
jeu américain
PV. Comment caractérisez-vous
la réflexion américaine sur la Russie
?
I.F.
A différents égards, une partie des élites
politiques et militaires russes a durant
les années 1990 donné l'impression par
ses déclarations et postures que les stéréotypes
de la Guerre froide n'étaient pas complètement
dépassés et que les Russes essayaient
confusément de recréer avec les Etats-Unis
le partenariat stratégique privilégié,
de " grand à grand ", de la Guerre froide.
La déception de cet espoir, source de
tensions et de frustrations, a parfois
conduit à des discours voire à des postures
dignes de cette période. Côté américain
également, il existe des analyses et des
initiatives qui laissent à penser qu'on
voit toujours la Russie à travers le prisme
des stéréotypes de la Guerre froide. La
crainte existe dans certains cercles que
la Russie puisse redevenir à terme un
" concurrent " majeur sur la scène internationale.
Les écrits américains sur la Russie reviennent
souvent sur le rôle " nécessairement négatif
" que la Russie joue dans l'espace ex-soviétique,
sur l'influence excessive que l'armée
exercerait sur le pouvoir politique, expliquant
à travers cette grille de lecture telle
ou telle décision de politique intérieure
ou étrangère de Moscou… Certaines analyses
sont plus habiles que d'autres et vont
moins directement au but, mais souvent
ces axes d'interprétation restent sous-jacents.
PV.
Les Américains, de leur côté, ne restent
pas inactifs, par exemple sur l'écharpe
sud de la Russie.
I.F. Il existe certainement une
volonté de présence et d'influence. Le
GUUAM a été " encouragé " par certaines
initiatives des Etats-Unis, notamment
à travers le Partenariat pour la Paix.
Cela s'explique en partie par les attentes
attachées aux ressources énergétiques
de la mer Caspienne. Pas uniquement. De
toute façon, l'intérêt des Américains
s'est modifié avec le temps, parce que
les espoirs sur les ressources réellement
présentes dans la Caspienne ont été revus
à la baisse. Un autre enjeu, le principal
sans doute, est d'empêcher la Russie de
rétablir son influence de manière trop
extensive et exclusive dans la région.
Une majorité des Etats de la CEI sont
déterminés à s'opposer à toute tentative
de Moscou de leur dicter quoi que ce soit
; dans ce cadre, dans certains cas, le
soutien des Américains a été un outil
utile d'affirmation, de démonstration
d'indépendance vis-à-vis de Moscou. De
là à dire un atout décisif, il y a un
pas délicat à franchir.
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