Grandes
manoeuvres autour de la Caspienne
Juin
2001 - Julien Nessi
La
guerre des pipelines fait rage dans les nouvelles
Républiques d'Asie Centrale. Dans la plus grande
discrétion, la carte géostratégique des hydrocarbures
se redessine au profit des multinationales du pétrole
et du gaz et des nouveaux seigneurs de la Caspienne.
Eldorado pétrolier du XXIème siècle, cette région
jadis ignorée donne le vertige aux investisseurs
occidentaux et aux potentats locaux. Sur fond de
diplomatie secrète et de rivalités stratégiques
entre grandes puissances.
Un
paradis de l'Or noir
Les
sous-sols de la région Caspienne font des envieux.
Depuis l'accession à l'indépendance des Républiques
d'Asie centrale en 1991, les puissances étrangères
cherchent à conquérir ces nouveaux territoires riches
en hydrocarbures. En effet, les pays riverains de
la mer Caspienne détiendraient 15 % des réserves
mondiales de pétrole et près de 50 % de gaz. Les
réserves potentielles de pétrole oscilleraient ainsi
entre 25 et 200 milliards de barils selon les estimations
les plus folles ! Une abondance qui fait de la région
Caspienne la nouvelle plaque tournante du marché
international des hydrocarbures après les pays arabes.
Trois
Républiques d'Asie centrale rassemblent l'ensemble
des richesses pétrolifères et gazières de la région
: le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan.
Les
Kazakhs possèdent le gisement pétrolier en activité
le plus important de l'Asie centrale : Tenguiz.
Ce gisement prolifique est situé à l'extrême Ouest
du pays, près de la mer Caspienne et de la frontière
russe. Le complexe pétrolier de Tenguiz pourrait
être un jour dépassé par un nouveau gisement prometteur,
dont la découverte a été dévoilée par les autorités
kazakhes en mai 2000. Il s'agit du gisement «East
kashagan», dans la partie kazakh de la mer
Caspienne. Selon le Kazakhstan, ce nouveau champ
pétrolifère pourrait être l'un des plus grands au
monde et renfermer pas moins de 7 milliards de tonnes
de brut, soit plus de 50 milliards de barils ! Cette
nouvelle découverte pourrait propulser le Kazakhstan
parmi les cinq principaux pays pétroliers du monde
possédant les plus grandes réserves de brut. Avec
pas moins de quatre autres gisements importants,
le Kazakhstan est considéré par les occidentaux
comme le " Koweit de l'Asie centrale ". Entre 1990
et 1994, sa production moyenne a atteint 487 000
barils de pétrole par jour !
Deuxième
République stratégique dans la production d'hydrocarbures
: l'Ouzbékistan. Cet Etat tampon, entre le Kazakhstan
et le Turkménistan, recèle de richesse gazière.
Depuis 1990, l'Ouzbékistan ne cesse d'augmenter
sa production atteignant en 1995 pas moins de 48
milliards de mètres cubes de gaz.
Enfin,
la troisième République notable, le Turkménistan,
occupe la première place centrasiatique en termes
de réserves naturelles de gaz. Ces trois Républiques
sont donc logiquement devenues un terrain de chasse
privilégié des multinationales de l'hydrocarbure.
Une
chasse au trésor entre multinationales
La
course à l'exploration, à l'exploitation et au transit
de l'Or noir a commencé dans la région. Les multinationales
étrangères s'associent avec les compagnies nationales
ouzbèkes, turkmènes et kazakhs pour dynamiser le
marché. Les accords d'exploration se multiplient,
les contrats d'exploitation progressent rapidement
et les droits de transit se négocient chèrement.
Plusieurs accords historiques ont ouvert le robinet
des hydrocarbures aux pays occidentaux.
Au Kazakhstan, la compagnie locale a signé avec
la société américaine Chevron concernant l'exploitation
du gisement de Tenguiz. Objectif : investir plus
de 20 milliards de dollars en 40 ans pour développer
le champ pétrolifère de Tenguiz. Mais la Chine,
à travers la China National Petrolum Corporation,
a investi pas moins de 4,3 milliards de dollars
en 1997 pour pénétrer dans les sous-sols kazakhs.
Au Turkménistan, c'est la compagnie américaine Unocal
qui a pris les devants en négociant contrats sur
contrats pour exploiter ces gisements.
Mais
les Russes ne se laissent pas faire et envisagent
de construire un gazoduc dans ce pays pour exporter
le gaz sur son territoire. Bref, tous ces accords
ne font que refléter les rivalités commerciales
entre les pays intéressés et les enjeux économiques
colossaux. Pour l'instant, la plupart des grandes
sociétés pétrolières sont anglo-saxonnes (Exxon-Mobil,
BP-Amoco, Pennzoil, Unocal, Chevron), russes ou
chinoises. Les européens sont curieusement absents
préférant privilégier les pays du Caucase (Azerbaïdjan,
Géorgie), sur l'autre rive de la Caspienne.
Le
théâtre indirect de la confrontation américano-russe
Cette
conquête des territoires de l'Or noir traduit surtout
une confrontation géopolitique entre Américains
et Russes. En effet, la politique américaine dans
la région vise un double objectif. Tout d'abord,
Washington cherche à diversifier ses sources d'approvisionnement
en hydrocarbures pour être moins dépendant des monarchies
du Golfe persique. Ensuite, il s'agit de contenir
l'influence historique de la Russie dans la région
afin de redessiner la carte de l'accès aux hydrocarbures.
Cette
stratégie se résume bien dans la déclaration de
Caspar Weinberger, ancien secrétaire d'Etat américain
à la défense : «Si Moscou réussit à dominer
la Caspienne, cette victoire pourrait être plus
importante que, pour l'Ouest, l'élargissement de
l'OTAN». Derrière cette politique d'endiguement,
les Etats-Unis souhaitent créer un corridor Est-Ouest
pour l'acheminement du pétrole et du gaz. C'est
le cas notamment du projet d'oléoduc " Bakou-Ceyhan
", soutenu par les Américains. Objectif : acheminer
le pétrole de la mer Caspienne vers les marchés
mondiaux en construisant un pipe-line de 2 000 kilomètres
du port d'Azerbaïdjan de Bakou au terminal turc
de Ceyhan (sur la Méditerranée), via la Géorgie.
Cet ambitieux projet, encouragé par les Etats-Unis,
pourrait coûter, selon les estimations, entre 2,7
et 3,3 milliards de dollars. Il devrait être opérationnel
en 2004.
Pour
la Russie, la stratégie affichée est de maintenir
son influence dans une région qu'elle considère
comme son «étranger proche».
Elle entend préserver sa base arrière des pénétrations
étrangères en favorisant des prises de participation
de sa compagnie Gazprom dans les projets d'oléoducs
et de gazoducs. La choix des tracés pour le transport
des hydrocarbures est aussi essentiel pour ces deux
puissances, et indirectement pour les marchés extérieurs.
Le
cœur de l'Asie centrale est donc devenue, en ce
début de troisième millénaire, un carrefour géopolitique
mêlant intérêts économiques et influences régionales.
A
travers l'exploitation des richesses pétrolières
et gazières de cette région, les puissances étrangères
s'affrontent sans compter. Face à cette situation,
les Républiques centrasiatiques tirent leur épingle
de ce jeu complexe. Mais pour combien de temps encore
?
Julien
Nessi