1991
- 2001. Une décennie que Saddam Hussein
a été chassé du Koweït et soumis à des
sanctions sans précédent pour l'amener
à désarmer - et le contraindre à quitter
le pouvoir. Trois administrations américaines
plus tard, le dictateur est toujours en
place. Si les Etats-Unis sont devenus
à l'occasion de la guerre du Golfe la
puissance politique et militaire dominante
dans la région, ils cherchent toujours
comment atteindre les buts fixés lors
de l'opération Tempête du désert.
Le
maigre bilan des sanctions
Depuis
dix ans, Washington a eu comme souci majeur
d'empêcher l'Irak de reconstituer son
arsenal conventionnel et chimique et de
rependre ses recherches nucléaires. Mais
depuis les bombardements de décembre 1998,
les inspecteurs de l'ONU ont quitté l'Irak
et les spéculations les plus alarmantes
sur la reprise et l'avancement des programmes
militaires circulent régulièrement. Un
nouvel organe de contrôle, l'UNMOVIC (Commission
de surveillance, de vérification et d'inspection
de Nations unies), a remplacé une UNSCOM
(Commission spéciale des Nations unies)
déconsidérée par son instrumentalisation
par les Américains, mais Bagdad refuse
aux experts l'entrée sur son territoire.
De ce point de vue, la politique américaine
est dans une impasse.
De
son côté, l'embargo économique et commercial
frappe la population au lieu de faire
pression sur le régime et est de plus
en plus contesté. Devant l'insistance
de la Russie, de la Chine et de la France
et sous la pression des pays arabes qui
doivent satisfaire leur opinion publique,
les Etats-Unis se voient donc contraints
de revoir leur stratégie.
Des
sanctions mieux ciblées
Présenté
fin mai par le Royaume-Uni mais inspiré
par Washington, un projet de résolution
envisage de recentrer l'action de l'ONU
sur le contrôle du pétrole irakien, tout
en facilitant la fourniture de nourriture
et de médicaments à la population. Les
contrats commerciaux seraient examinés
par le Secrétariat général et non plus
par le Comité des sanctions, considéré
comme trop sévère. Des observateurs seraient
postés aux frontières de l'Irak et dans
des aéroports étrangers pour prévenir
l'importation illégale de matériel militaire.
Dans le même temps, les pays voisins auraient
la possibilité d'acheter du pétrole irakien
à prix réduit. Les paiements seraient
alors déposés sur des comptes spéciaux
que l'Irak utiliserait pour acheter des
produits aux pays concernés. Enfin, les
Nations Unies seraient amenées à établir
une liste de compagnies autorisées à faire
le commerce du pétrole irakien, ceci pour
éviter que l'argent n'enrichisse des établissements
liés à Bagdad.
Car
si l'Irak peut aujourd'hui exporter autant
de brut qu'il le désire, les revenus qu'il
en tire doivent être déposés sur des comptes
bloqués et principalement destinés à l'aide
humanitaire et au dédommagements de la
guerre du Golfe. Or Bagdad contourne largement
ce dispositif. Des tonnes de pétrole sont
exportées clandestinement par train et
par camion vers la Turquie et la Jordanie,
par oléoduc vers la Syrie et par des bateaux
qui longent la côte iranienne pour échapper
aux navires chargés d'imposer l'embargo.
Ce brut est ensuite vendu à un tiers ou
à la moitié de sa valeur sur le marché.
A la fin de l'année 2000, de nouvelles
sociétés basées en Biélorussie, au Liechtenstein
ou en Malaisie sont également apparues,
qui ne négocient que le brut irakien moyennant
une surtaxe. On estime ainsi qu'en 2001,
deux milliards de dollars pourraient finir
dans les coffres de l'entourage de Saddam
Hussein ou servir à des achats de materiel
non contrôlés par l'ONU. Via les traders
et les compagnies pétrolières traditionnels,
la majeure partie de ce pétrole frauduleux
finit d'ailleurs dans le réservoir des
automobiles américaines, car l'Irak est
aujourd'hui le sixième fournisseur des
Etats-Unis.
Stabilité
régionale et prix du pétrole
A
court terme, le recadrage de l'embargo
doit permettre à Washington de reconstituer
un front politique face à Bagdad et de
resserrer le contrôle de l'économie souterraine
irakienne. Mais à plus longue échéance,
les Etats-Unis restent confrontés à la
même équation que lors de la libération
du Koweït : comment se débarrasser de
Saddam Hussein, et comment y réussir sans
déstabiliser la région ? Depuis une décennie,
les administrations Bush et Clinton ont
soutenu et financé une coalition d'opposants
composée principalement de Kurdes et de
Chiites. Quelques semaines avant de quitter
la présidence, Bill Clinton lui a encore
alloué 12 millions de dollars. Mais faute
de soutien véritable en Irak même et d'une
capacité militaire propre à inquiéter
l'armée de Saddam Hussein, cette opposition
n'a jamais réussi à se poser en alternative
crédible au régime en place. Depuis le
soulèvement des Kurdes à la fin de la
guerre, les Américains s'en tiennent au
même discours : renverser Saddam, oui,
mais à condition que l'Irak reste unie.
Car
la même Realpolitik commande le maintien
du régime tel qu'il est comme elle a commandé
l'intervention au Koweït : la stabilité
du Golfe Persique est pour Washington
un enjeu de sécurité nationale. La région
regroupe 75 % de la production mondiale
de pétrole, dont les Etats-Unis sont le
premier consommateur. Depuis 10 ans, ces
derniers cherchent à contrôler le flux
de la production et, par-delà, le prix
du brut. Tout en assurant à leurs compagnies
pétrolières des conditions d'exploitations
favorables. Depuis qu'elle n'est plus
plafonnée, la production irakienne a retrouvé
un niveau comparable à celui d'avant 1990,
ce qui n'est pas pour déplaire à Washington
dans un contexte d'instabilité des cours.
D'où l'accent mis sur le contrôle des
revenus. Mais l'approvisionnement sans
heurts de l'économie américaine suppose
avant tout la stabilité politique de la
région. Or, dans les prochaines années,
l'équilibre des forces pourrait être modifié.
L'avenir
incertain du Golfe
Le
pivot de la présence américaine, l'Arabie
Saoudite, se prépare à la succession du
roi Fahd, âgé de 80 ans et malade. Mais
le prétendant au trône, le prince Abdallah,
n'a que deux ans de moins et serait lui-même
remplacé par le prince Sultan, actuel
ministre de la Défense âgé de 73 ans.
La règle dynastique plaçant les frères
et demi-frères du souverain au premier
rang de l'ordre de succession et 25 d'entre-eux
étant toujours vivants, le principal producteur
de pétrole au monde, dont les réserves
égalent celles de l'Irak, du Koweït et
de l'Iran réunis, risque ainsi de traverser
de nombreuses années d'instabilité avant
l'installation d'une nouvelle génération
au pouvoir. De plus, Abdallah est réputé
pour être moins favorable aux Etats-Unis
que le prince Sultan. Déjà le royaume,
confronté à une crise économique sans
précédent, ne défend plus systématiquement
les hausses de production qui avaient
pour effet de le priver de pétrodollars
non négligeables. Depuis 1997, l'Arabie
Saoudite s'est rapprochée de l'Iran au
sein de l'OPEP. Si cette coopération venait
à se transformer en alliance politique,
les intérêts diplomatiques, militaires
et pétroliers américains seraient mis
à mal. Mais l'avenir de la République
islamique est difficile à prévoir. Les
succès électoraux des réformateurs n'ont
pas entamé la mainmise des mollahs sur
le régime, et le rapprochement amorcé
entre Téhéran et Washington est resté
lettre morte. L'administration Bush étant
a priori moins ouverte que celle de Clinton,
la stratégie envers l'Irak devrait toujours
s'inspirer du besoin de faire barrage
à l'influence iranienne dans le Golfe.
L'incertitude
est également de mise au Koweït où l'émir
Cheikh Jaber est malade. Ici, les deux
branches de la famille al-Sabah accèdent
au trône à tour de rôle, ce qui pourrait
attiser les rivalités dans les prochaines
années. Les successeurs potentiels du
souverain étant là aussi de la même génération
et de santé plus ou moins fragile, l'émirat
risque de se retrouver en position de
grande faiblesse face à l'Irak, qui pourrait
être tenté de profiter une nouvelle fois
de la situation.
Le
poids de la question palestinienne
Plus
largement, la stratégie américaine doit
également prendre en compte la guerre
de moins en moins larvée que se livrent
Israéliens et Palestiniens depuis l'automne
2000. Une aggravation du conflit et des
positions perçues comme pro-israéliennes
pourraient mettre en péril le leadership
régional acceptée par les pays arabes
depuis la guerre du Golfe, notamment si
la posture antisioniste irakienne trouvait
écho dans l'opinion publique arabe. Même
s'ils répugnent à lier problème palestinien
et question irakienne, les Etats-Unis
se voient obligés de prendre en considération
les intérêts de leurs alliés arabes. De
même que la conférence de Madrid en 1991,
qui a mené au processus de paix d'Oslo
était une conséquence directe de la guerre
du Golfe, l'échec de ce processus remettrait
en cause la légitimité de la politique
américaine envers l'Irak.
Une
administration divisée
A
la Maison Blanche, l'entourage du président
Bush paraît divisé sur la stratégie à
suivre contre Saddam Hussein. D'un côté,
le secrétaire d'Etat Colin Powell et la
conseillère pour les questions de sécurité
Condoleezza Rice cherchent avant tout
à contrer les efforts militaires de Bagdad,
et préconisent pour cela une approche
plus souple mais plus ciblée des sanctions.
De l'autre, le vice-président Dick Cheney
et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld
font du renversement de Saddam Hussein
une priorité et réclament un soutien accru
à l'opposition irakienne. Ces deux aspects
d'une stratégie sont difficilement dissociables
d'un point de vue américain. Reste à savoir
le dosage que choisira George W. Bush,
sachant que son pays ne peut plus vraimant
se permettre d'agir de manière unilatérale,
au risque d'être isolé et d'échouer.
Eric
Maurice