Maître
incontesté de Tripoli depuis son coup
d'état le 1er septembre 1969, le guide
de la Révolution libyenne n'a pas fini
de surprendre. Après avoir soutenu les
organisations terroristes les plus variées,
de l'Armée de libération nationale (Ira)
en Irlande du Nord aux guérillas islamistes
en Asie, Mouammar Kadhafi cherche à jouer
de nouvelles cartes géostratégiques. Après
les années noires, de 1992 à 1999, marquées
par un embargo international contre son
pays en raison des attentats du 747 de
la Pan Am et du DC-10 d'UTA, le «messager
du désert» tente de sortir de son
isolement et de retrouver une influence
régionale. En multipliant les gestes de
bonnes volontés à l'égard de la communauté
internationale mais aussi en se tournant
vers l'Afrique et vers l'un de ses anciens
alliés : la Russie.
1992-1999
: les années noires
21
décembre 1988. Un Boeing 747 de la compagnie
américaine Pan Am explose en plein vol
au-dessus du village écossais de Lockerbie.
270 personnes, dont 11 habitants du village
où sont tombés les débris de l'appareil,
trouvent la mort.
19 septembre 1989. Un DC-10 d'UTA se désintègre
en plein vol au-dessus du Niger. Les 170
passagers et membres d'équipage sont tués
sur le coup.
Ces deux attentats meurtriers, attribués
aux services secrets libyens, provoquent
une réplique immédiate de la communauté
internationale à l'égard de Kadhafi. Devant
le refus libyen de collaborer avec les
enquêteurs, le Conseil de sécurité des
Nations unies, sous la pression des Etats-Unis
et de la Grande-Bretagne, votent, en mars
1992, la résolution 748. Désormais, la
dictature libyenne est soumise à un embargo
aérien, militaire et diplomatique. En
novembre 1993, les sanctions sont renforcées
par un gel des avoirs financiers de la
Libye à l'étranger et des restrictions
pétrolières.
Ces
sanctions vont isoler Tripoli considéré
alors comme une base arrière du terrorisme
et comme «un ennemi de l'Occident».
Durant les années 90, le colonel Kadhafi
est marginalisé et ses marges de manœuvres
sont très étroites. La fin de la guerre
froide renforce également son isolement.
La Russie se détourne de son ancien allié
libyen et Kadhafi perd son rôle stratégique
sur le continent noir. Durant ces années
noires, le " bouillant colonel " exerce
une influence marginale et se contente
de conduire une diplomatie «militaro-financière»,
basée sur la vente de pétrole et la menace
militaire.
La
Libye en voie de réhabilitation
Afin
de rompre l'isolement dans lequel il a
plongé son pays, Kadhafi finit par changer
d'attitude. Il multiplie les gestes de
bonnes volontés sur les dossiers encombrants
de la Pan Am et du DC-10, réinvestit le
terrain de la médiation régionale en Afrique,
et s'illustre dans la crise des otages
occidentaux de Jolo.
Après
de longues tractations, supervisées par
le secrétaire général des Nations unies,
Kadhafi accepte de livrer en avril 1999
deux ressortissants libyens, accusés par
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d'être
impliqués dans l'attentat sanglant de
Lockerbie. En échange de cette décision,
le chef de l'Etat libyen obtient la suspension
de l'embargo voté 7 ans plus tôt. Il faudra
attendre le 31 janvier 2001 pour que le
verdict d'une cour écossaise tombe : l'un
des agents libyens, Al-Megrahi, est condamné
à la prison à vie ; l'autre suspect, Al-Amine
Fhimah, obtient l'acquittement faute de
preuves. En dépit de ce jugement, le colonel
Kadhafi ne reconnaît pas officiellement
la responsabilité de son pays dans cette
sinistre destruction.
Quant à l'autre attentat, celui du DC-10
d'UTA, la Cour d'assises de Paris condamne
par contumace, en mars 1999, six membres
présumés des services secrets libyens
à la réclusion criminelle à perpétuité.
Trois mois plus tard, en juin 1999, l'association
française SOS-Attentat porte plainte contre
Kadhafi pour complicité dans cet attentat.
Cette poursuite qui envenime les relations
entre la Libye et la France connaît néanmoins
une issue heureuse pour Kadhafi. En mars
2001, la Cour de cassation referme définitivement
ce dossier visant le chef de l'Etat libyen.
En dépit de deux verdicts défavorables
contre son pays et le maintien des sanctions
par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne,
Kadhafi a pu redorer son image.
Au
même moment, le leader révolutionnaire
fait également un retour discret sur la
scène régionale africaine. Afin de réintégrer
le jeu diplomatique sur le continent noir,
Kadhafi cherche à devenir un partenaire
incontournable dans la résolution des
conflits. «Le bouillant colonel»
parvient, en 1999, à exercer avec succès
une médiation sur plusieurs conflits.
Il obtient ainsi, en avril 1999, une avancée
majeure dans le conflit qui dévaste la
République démocratique du Congo en arrachant
un accord de paix, dit de Lusaka, entre
les pays belligérants. La médiation libyenne
permet également d'ébaucher des solutions
dans la guerre entre l'Erythrée et l'Ethiopie,
dans le conflit soudanais ou encore en
Somalie.
Mais,
son véritable «baptême médiatico-diplomatique»,
Kadhafi le doit à son intervention réussie,
à partir d'août 2000, dans l'affaire des
otages de Jolo. En négociant directement
auprès des rebelles musulmans d'Abbu Sayyaf,
qui détiennent 21 otages, dont 10 étrangers,
sur l'île de Jolo, dans le sud des Philippines,
Kadhafi obtient la libération progressive
des otages occidentaux. Tous les otages
vont être libérés par petits groupes grâce
à la médiation libyenne et le paiement,
jamais officiellement reconnu, de millions
de dollars de rançon. Le «bouillant
colonel» se refait ainsi une santé
diplomatique et redore son blason aux
yeux des grandes capitales. Grâce à cette
affaire, il fait un retour fracassant
sur la scène internationale et retrouve
un certain pouvoir d'influence et de décision.
A
la conquête du continent noir
L'Afrique
est également devenue ces dernières années
un nouveau terrain d'action pour Kadhafi
afin de sortir de son isolement et de
sa mise à l'écart. De la création de la
Communauté des Etats sahélo-sahariens
(Comessa) en février 1998 au projet d'Union
africaine (UA) plus récemment, le leader
libyen tente de revenir en force sur la
scène régionale africaine. A travers la
naissance de ces deux organisations régionales,
Kadhafi entend jouer un rôle plus affirmé,
voire étendre son rayon d'action sur le
continent noir. Derrière cette volonté
de promouvoir l'unité africaine, le leader
libyen cherche également à concurrencer
les leaderships sud-africain ou nigérian,
mais aussi à contenir les jeux américain
et européen en Afrique.
Créée
en février 1998 à l'issue d'un sommet
organisé à Tripoli, la Communauté des
Etats sahélo-sahariens (Comessa) constitue
le premier acte du revirement africain
de Kadhafi. A la fois Union économique
et organisation régionale de sécurité
mutuelle, la Comessa regroupe aujourd'hui
11 Etats (Libye, Tchad, Soudan, Mali,
Niger, Burkina Faso, Erythrée, République
centrafricaine, Sénégal, Gambie et Djibouti).
Née sous l'impulsion énergique de Kadhafi,
cette jeune communauté économique est,
dans les faits, dominée par la Libye.
Tripoli finance en effet près de 75% du
budget de la Comessa grâce à l'argent
de son pétrole, l'Etat libyen possédant
des réserves en hydrocarbures prometteuses.
C'est donc un outil d'influence diplomatique
pour la Libye sur une région importante
du continent africain.
La
stratégie de pénétration en Afrique du
«messager du désert» se retrouve
aussi dans son projet des «Etats-Unis
d'Afrique», baptisé
«Union africaine». Lancé par
le colonel Kadhafi en septembre 1999,
ce projet de nouvelle confédération africaine,
davantage économique que politique, rassemblant
les Etats membres de l'Organisation de
l'Unité africaine (OUA), est passé à l'état
de réalité en moins de deux ans. Le leader
libyen est parvenu à donner naissance
à cette Union africaine, en revoyant toutefois
à la baisse ses ambitions. En juillet
dernier, à l'occasion du 37ème et dernier
sommet de l'OUA, à Lusaka, en Zambie,
les chefs d'Etat et de gouvernement africains
ont avalisé la formation de cette Union,
entrée officiellement en vigueur quelques
mois plus tôt. Cette Union continentale,
chère à Kadhafi, devrait ainsi succéder
d'ici un an ou deux ans à l'OUA. La naissance
de cette Union africaine constitue en
tout cas une victoire diplomatique indéniable
pour le dirigeant libyen, devenu en peu
de temps le nouveau chantre de l'Afrique.
Reste à savoir si cette nouvelle organisation
continentale parviendra à aller au-delà
d'un changement de sigle pour être véritablement
une zone économique et politique efficace
à l'échelle du continent noir.
La
Russie de retour en Libye
Depuis
la suspension des sanctions internationales
contre Tripoli, Moscou se rapproche discrètement
du colonel Kadhafi. Très rapidement, la
Russie a renoué ses relations diplomatiques
avec la Libye, son ancien allié durant
la guerre froide. La coopération économique
et militaire entre les deux pays connaît
une nouvelle étape. En mai 2001, le dirigeant
libyen reçoit, pour la première fois,
un ministre russe des Affaires étrangères.
La visite d'Etat du chef de la diplomatie
russe Igor Ivanov, les 6 et 7 mai à Tripoli,
va être l'occasion pour les deux pays
de renforcer leur coopération. La Russie
semble intéresser par les projets de développement
du marché pétrolier libyen, tandis que
la Libye est davantage attirée par les
contrats d'armements russes.
A l'issue de cette rencontre, les relations
russo-libyennes prennent un nouvel élan.
Moscou annonce notamment une enveloppe
de 20 milliards de dollars sur les 10
prochaines années à des projets pétroliers
et d'énergie électrique. Un projet d'accord
militaire est également élaboré. Il prévoit
un règlement de la dette libyenne à la
Russie liée aux contrats de vente d'armes
signés par le passé, mais aussi une modernisation
de l'armement libyen, composé à 90% de
matériels soviétiques. Cette rencontre
a ainsi permis aux deux pays de renforcer
leur coopération dans des domaines stratégiques.
Après cette visite historique, le Kremlin
a par ailleurs invité le numéro un libyen
à se rendre à Moscou. Et le président
russe soutient, durant ses déplacements
à l'étranger, la «levée immédiate
et définitive» de l'embargo contre
Tripoli.
Pour le colonel Kadhafi, ce rapprochement
avec une ancienne grande puissance est
aussi une manière d'agacer les Etats-Unis,
qui maintiennent leur régime de sanctions
contre la Libye. Le Pentagone considère
toujours la " Jamahiriya " libyenne comme
un "Etat voyou" et le régime de Tripoli
figure sur la liste américaine des pays
soutenant le terrorisme.
Depuis
maintenant quelques années, le colonel
Kadhafi redessine ainsi les contours d'une
nouvelle politique étrangère. Il ne cherche
plus à provoquer la communauté internationale
mais tout simplement à briser son isolement.
Avec pour obsession de normaliser ses
relations extérieures et de réintégrer
le système international. Reste à savoir
jusqu'où il sera capable d'aller…
Julien
Nessi